Remarques sur l’article 48 des passions de l’âme

 

Art. 48. En quoi on connaît la force ou la faiblesse des âmes, et quel est le mal des plus faibles. (1)

Or, c’est par le succès de ces combats que chacun peut connaître la force ou la faiblesse de son âme ; car ceux en qui naturellement la volonté peut le plus aisément vaincre les passions et arrêter les mouvements du corps qui les accompagnent ont sans doute les âmes les plus fortes (2) ; mais il y en a qui ne peuvent éprouver leur force, parce qu’ils ne font jamais combattre leur volonté avec ses propres armes, mais seulement avec celles que lui fournissent quelques passions pour résister à quelques autres. Ce que je nomme ses propres armes sont des jugements fermes et déterminés touchant la connaissance du bien et du mal, suivant lesquels elle a résolu de conduire les actions de sa vie ; et les âmes les plus faibles de toutes sont celles dont la volonté ne se détermine point ainsi à suivre certains jugements, mais se laisse continuellement emporter aux passions présentes, lesquelles, étant souvent contraires les unes aux autres, la tirent tour à tour à leur parti et, l’employant à combattre contre elle-même, mettent l’âme au plus déplorable état qu’elle puisse être. (3) Ainsi, lorsque la peur représente la mort comme un mal extrême et qui ne peut être évité que par la fuite, si l’ambition, d’autre côté, représente l’infamie de cette fuite comme un mal pire que la mort, ces deux passions agitent diversement la volonté, laquelle obéissant tantôt à l’une, tantôt à l’autre, s’oppose continuellement à soi-même, et ainsi rend l’âme esclave et malheureuse. (4)


1) Il y a une préoccupation concernant la hiérarchie des âmes. Dès lors que l’on évalue et compare, l’on cherche à positionner certaines choses sur une échelle de valeurs, implicite ou explicite. La hiérarchie est nécessaire à l’homme pour mieux situer les choses ou pour mieux se situer lui-même à l’intérieur d’une totalité dont il ne cerne pas toujours les règles. Hiérarchiser est un acte de l’esprit qui permet de mieux organiser la pensée de la réalité ; c’est pourquoi il y a une hiérarchie sociale (on comprend le rôle de chacun des acteurs de la vie publique), une hiérarchie sportive (on comprend la valeur des individus participant à une compétition) etc.

Cette hiérarchie, ici, est celle des âmes. Il est inutile de chercher dans le détail le sens de l’âme chez Descartes ; comprenons seulement que par âme, il s’agit de la personnalité profonde d’un individu, le siège de sa volonté, partie précieuse et inaltérable, plus digne de considération que le corps, si fragile et si changeant. Que l’on croit à l’existence de l’âme ou pas, le texte de Descartes nous interpelle, car il invite à faire une hiérarchie entre les hommes. Comparer les âmes, dire qu’il y en a des fortes et des faibles, c’est dire implicitement car il y a des hommes forts et des hommes faibles, et que l’on peut les évaluer à partir de certains critères.

2) De même que les sportifs se soumettent à certaines épreuves pour connaître leur niveau, les hommes peuvent connaître la valeur de leur âme, c’est-à-dire de leur être profond, en participant à des combats. Il y a combat dès lors que l’action à réaliser n’est pas évidente et qu’il y a hésitation entre plusieurs choix ; la volonté ne peut facilement aller de toute sa force dans une seule direction ; elle se balance, hésite, et peine à s’élancer. Ce qui fait que les hommes sont soumis à de tels combats (et remarquons qu’ils n’ont pas le choix, contrairement aux boxeurs qui vont sur le ring de leur plein gré ! ), c’est qu’ils sont en proie aux passions.

La passion, c’est une force puissante qui s’exerce en nous et qui modifie notre comportement. L’amour passionné, l’angoisse existentielle, l’ambition chevronné, la jalousie pathologique, le doute perpétuel sur soi, le perfectionnisme excessif etc. sont des passions. Personne ne vit sans passion, et Descartes, dans son ouvrage, ne vise pas à libérer entièrement les hommes de leurs passions mais plutôt à apprendre aux hommes à les comprendre pour mieux les dompter. Quand les passions viennent s’installer en nous, elles peuvent déréguler notre comportement, au point que certaines personnes semblent ne plus nous reconnaître dans nos actes : certains hommes deviennent terriblement violents par jalousie, alors qu’ils sont normalement calmes et modérés. La passion de l’argent qui peut se développer avec les gains de plus en plus importants réalisés par un individu peut faire oublier les promesses de charité faites des mois ou des années plus tôt. Bref, la passion altère le comportement de l’homme ; et comme la valeur de l’homme se mesure à ses actions, l’impact des passions est retentissant, modifiant non seulement les choix faits par l’homme, mais surtout sa valeur et son niveau hiérarchique comparé aux autres hommes. Un homme digne d’estime peut tout à coup être considéré par un monstre si une passion forte et néfaste s’empare de lui et qu’il ne parvient pas à s’en débarasser (pensons aux braves gens qui se transforment en assassins suite à certaines circonstances tragiques de leur existence).

Or, les âmes fortes parviennent mieux à maîtriser leur comportement ; non pas qu’ils seraient moins sensibles ; mais ils auraient la capacité inestimable de dépasser l’influence de leurs passions pour choisir librement la meilleure action à faire. En d’autres termes, la force des passions a moins d’influence sur leur être ; la détermination de leurs actes ne viendrait pas tant de ces forces passionnelles instables qui se greffent irrégulièrement sur leur être, mais bien plutôt de la faculté la plus digne et le plus apte à faire agir adéquatement : la volonté. Par la volonté, l’individu s’autodétermine, c’est-à-dire qu’il agit de manière autonome et libre ; ce ne sont pas des forces diverses qui déterminent son action, mais bien lui-même. Or, cela n’est pas donné à tout le monde ; il n’y a pas beaucoup de personnes qui sont prêtes, par exemple, à courir longtemps alors même que le corps s’épuise, ou à arrêter les gestes spontanés de la colère lorsque cette passion s’exprime. D’où vient cette inégalité ?

Descartes apporte la réponse subtilement, sans insister sur ce point, alors même qu’il est crucial : cette inégalité de la puissance de la volonté sur les passions est naturelle. Cela signifie que la principale différence de valeur entre les individus ne vient pas des mérites des uns et des autres, mais uniquement de la naissance : certaines personnes sont nés avec une volonté plus forte que d’autres. Descartes ne s’en indigne pas ; aussi, c’est un homme du XVIIème siècle, où l’on considérait l’inégalité naturelle des hommes comme une évidence. Si l’on observe la variété des hommes sans présupposé idéologique et sans naïveté, on ne peut qu’abonder dans le sens de Descartes, et ce ne sont pas les découvertes récentes en génétique qui vont nous indiquer le contraire : les principales qualités que l’on attribue aux hommes – beauté, intelligence, puissance corporelle – ont des origines naturels (même s’il appartient ensuite à chacun de développer ou de préserver ces qualités au cours de son existence).

3) Descartes va encore plus loin en précisant que certaines personnes ne font jamais l’expérience de la volonté luttant contre les passions ; au lieu de faire appel à la volonté et à ce qui l’accompagne, ils font appel à d’autres passions. Or cela ne donne qu’une apparence de liberté ; on croit combattre de toute son âme, avec sincérité, pour déterminer soi-même son action, alors qu’on ne fait que servir une passion opposée à celle que nous croyons combattre. Si l’homme devait à chaque fois ne combattre qu’une seule passion à la fois, ses combats intérieurs seraient simples : un seul ennemi est toujours plus facile à vaincre que plusieurs, non seulement parce qu’il est plus faible, mais aussi parce qu’il nous embrouille moins. Mais l’homme est confus face à la pluralité des passions qui s’opposent entre elles : un homme est souvent animé à la fois par l’amour-passion et par la jalousie envahissante ; il croit lutter contre sa jalousie par ses propres armes, quand il ne fait que céder, soumis, à la toute puissance de l’amour-passion.

Un homme libre et à l’âme forte ne se comporte pas ainsi. Il ne va pas opposer l’amour-passion à sa jalousie, mais plutôt ses connaissances conernant la nature humaine et concernant le bien et le mal. Il sait qu’il est nuisible, pour lui et pour l’être aimé, de céder à la passion de la jalousie ; il ne le sait pas comme il saurait une connaissance sans importance, il le sait avec fermeté, et tiendra cette connaissance comme une aide précieuse à ne jamais perdre de vue. En d’autres termes, l’homme libre et fort, va utiliser la connaissance et la raison, avec l’aide d’une volonté inébranlable et héroïque, pour déterminer ces actions. Pensons à des figures célèbres qui incarnent cet idéal du héros résolu, intelligent, ne cédant jamais aux appels séducteurs de ses passions : Ulysse, Rodrigue dans le Cid, Jean Valjean, Arthur, Ursus (L’homme qui rit), Gandalf etc.

Il ne faut pas sous-estimer l’importance du terme jugement. Ce qui fait souvent la différence entre un héros digne et un méchant charismatique, c’est le jugement ; chez l’un, le jugement parvient à se porter sur ce qui est authentiquement bon, alors que le méchant, qui possède tout autant d’intelligence ou de talent, ne sait pas penser indépendamment de ses passions et se diriger avec résolution vers le bien. Exemples : Sherlock Homes contre Moriarty ; Spiderman contre Octopus ; Porthos, Aramis, Athos et d’Artagnan contre Richelieu ; Yagami Raito contre L (Death Note) ; Harry Potter contre Voldemort (qui était le meilleur des magiciens de Poudlard) ; Sangoku contre Vegeta etc.

4) Descartes choisit un exemple simple pour illustrer le malheur des âmes faibles, dont les passions ne cessent de s’opposer et de troubler leur existence. Une formule de Descartes complète son propos: « L’irrésolution est le pire des maux ». L’homme affrontant un danger ou combattant des mauvais penchants n’est pas si malheureux ; son existence prend un sens ; ses forces se dirigent avec fermeté et courage vers un objectif déterminé, ce qui est toujours source de joie. En revanche, l’homme qui ne sait pas où aller, qui tourne en rond dans une forêt sans se déterminer pour prendre un chemin plutôt qu’un autre, qui n’arrête pas de rebrousser chemin, de douter de lui et du monde, perdu dans un sentiment de crainte et d’incertitude – cet homme là, celui qui à l’âme faible, celui qui est inconstant et qui se comporte comme un tchandala désemparé, est vraiment malheureux. Malheureux et esclave, déterminé par des forces dont il ne comprend ni l’origine, ni le fonctionnement, tel est l’existence de l’âme faible. Frédéric Moreau, âme faible, le plus célèbre velléitaire de la littérature, est malheureux ; Rodrigue, âme forte, affrontant le plus affreux des dilemmes, rayonne de bonheur dans l’affirmation ferme et résolue de sa volonté intransigeante.

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