Pourquoi ne désire t-on pas toujours connaître la vérité ?

Il existe une phrase célèbre d’Aristote, qui a souvent été reprise et citée par d’autres philosophes, et qui se trouve au tout début de la Métaphysique : “Les hommes désirent naturellement savoir”. Autrement dit, il irait de soi que les hommes cherchent la vérité ; il est dans leur nature d’être humain d’augmenter leur savoir. Pourtant, une observation, même superficielle, des hommes fait plutôt voir que quelques rares hommes désirent la vérité : ainsi les savants dans tous les domaines qui consacrent une grande partie de leur vie à leurs recherches. Au lieu que la plupart des hommes semblent désirer tout autre chose : ils désirent le pouvoir, ils désirent des marchandises, ils désirent le bonheur, et la vérité, elle, n’a pas beaucoup de place dans leurs préoccupations quotidiennes. On pourrait objecter que même dans la vie banale d’un homme, la vérité est un besoin indispensable : on veut savoir la vérité sur notre ami, on ne supporte pas le mensonge, on veut connaître la vérité sur les hommes politiques qui nous gouvernent, et, en somme, il y a mille petites vérités auxquelles nous sommes attachées, même si ne sont pas des vérités scientifiques. Mais là encore, l’expérience des hommes nous apprend qu’il est bien des circonstances où l’on préfère volontairement rester dans l’ignorance plutôt que d’apprendre la vérité : ainsi, l’expression “je préfère ne pas le savoir”, est très utilisée dans les conversations les plus ordinaires : si quelqu’un a dit du mal de nous, on peut prendre le parti de ne pas savoir ce qu’il a dit, de peur d’apprendre une vérité qui nous ferait trop de mal. Il semble donc que la recherche de la vérité ne va pas de soi, et que cette recherche mérite d’être interrogée. Pourquoi ne désirons nous donc pas tous, et pas toujours, la vérité ? Quels sont les obstacles qui nous retiennent de nous diriger vers elle ? Toutes les vérités méritent-elles d’ailleurs d’être désirées au même titre ? Comment pourrait-on établir une hiérarchie entre les différents types de vérité, afin de savoir quelles vérités méritent d’être désirées, et lesquelles ne le méritent pas ? Pour répondre à cette interrogation, nous examinerons dans un premier temps les obstacles au désir de vérité ; puis, nous analyserons les causes des résistances à la vérité ; enfin, nous verrons qu’il est, dans tous les cas, nécessaire de constituer une hiérarchie des vérités.

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Il faut partir du point le plus bas, le plus trivial, et qui est le plus évident pour tous. Si on ne désire pas toujours la vérité, c’est d’abord parce que nous avons autre chose à faire. Il y a en l’homme plusieurs tendances, qui ont des intensités différentes, et qui nous conduisent à avoir un comportement différent ; or, la tendance qui nous dirige vers la vérité est rarement la plus intense. L’homme a une pluralité de désirs, et on ne voit, de prime abord, pas très bien pourquoi il préférerait son désir de vérité à ses autres désirs. Ainsi l’élève, assis sur sa chaise près de la fenêtre, peut très souvent préférer se plonger en des rêveries agréables en regardant l’horizon, plutôt que d’écouter le professeur de mathématique qui explique une équation différentielle. De même, lorsque l’élève à un exposé à faire sur Madame Bovary, on comprend bien qu’il puisse préférer jouer aux jeux-vidéos plutôt que de chercher la vérité de l’oeuvre et la vérité de l’auteur. Lorsqu’on demande à notre ami qui passe son temps à une activité non-intellectuelle, par exemple le football, pourquoi est-ce qu’il ne consacrerait pas un peu de son temps à s’intéresser aux dernières avancées de la physique quantique, il peut nous répondre avec condescendance qu’il s’agit pour lui d’une perte de temps, qu’il n’en voit nullement l’intérêt, qu’il s’en moque bien, que ça ne va pas changer sa vie, et qu’il préfère utiliser son énergie pour faire quelque chose qui lui plaît. Telle est la logique des désirs ; on accomplit ceux qui nous semblent les plus importants pour nous, et on néglige les autres ; il faut faire un choix, une sélection.  Il faut donc insister pour dire que le désir de la vérité n’est pas un désir différent par nature des autres désirs ; il entre en concurrence avec eux, et, c’est la loi de tous les désirs, certains sont obligés de s’effacer au profit des autres. C’est d’ailleurs pourquoi les pédagogues tentent de rendre la vérité attrayante : il faut commencer par faire désirer la vérité pour que les élèves commencent à la chercher, il faut aiguiser leur curiosité, et leur faire préférer le désir de certaines vérités à d’autres désirs qui sont en concurrence avec celui-là. Comme la vérité n’est pas toujours attrayante, que les joies de la recherche de la vérité ne viennent qu’avec le temps et l’effort, qu’il faut surmonter sa fainéantise première pour se diriger vers elle, on comprend pourquoi le désir de vérité est souvent très faible.

Mais outre que nous manquons souvent de désir pour certaines vérités, qui nous semblent ennuyeuses ou peu importants pour notre vie, il arrive que certaines vérités nous soient interdites. Il s’agit ici d’un autre problème : pour des raisons religieuses ou morales, on nous interdit l’accès à certaines vérités, que l’on juge, à tort ou à raison, inutiles voire nuisibles. Ainsi on interdit à l’enfant de connaître certaines vérités : “tu apprendras ça plus tard” ; il y aurait donc un ordre de la connaissance, qui, s’il n’est pas respecté, entraînerait des troubles qu’il vaut mieux éviter, parce qu’il faut une certaine maturité d’esprit pour être capable de recevoir certaines vérités. Dans la Genèse, la connaissance du Bien et du Mal entraîne la chute de l’humanité : le message qui est sous-entendu, c’est qu’il vaut mieux demeurer dans l’ignorance que de présomptueusement, par péché d’orgueil, chercher à connaître certaines vérités qui nous dépassent. Dans L’imitation de Jésus Christ, de nombreuses phrases sont révélatrices de cette méfiance de la religion chrétienne à l’égard de la vérité : “Tout homme désire naturellement de savoir ; mais la science sans la crainte de Dieu, que vaut-elle ?” ; “Modérez le désir trop vif de savoir ; on ne trouvera là qu’une grande dissipation et une grande illusion”. “Il y a beaucoup de choses qu’il importe peu ou qu’il n’importe point à l’âme de connaître ; et celui-là est bien insensé qui s’occupe d’autre chose que de ce qui intéresse son salut”. “À quoi servent ces disputes subtiles sur des choses cachées et obscures, qu’au jugement de Dieu on ne vous reprochera point d’avoir ignorées ?”

Dans le même, on trouve dans la  lettre LXVII de Burgh à Spinoza : “Repentez-vous, philosophe, reconnaissez votre sage déraison et votre déraisonnable sagesse”.

Toutefois on aurait tort de croire que cette interdiction ne concerne que la religion chrétienne. Certains grands mythes nous apprennent la même méfiance à l’égard de la vérité. On pense notamment à Oedipe : c’est la connaissance de la vérité qui entraîne sa perte, qui lui oblige à se crever les yeux, symbole fort. Ce dernier exemple est particulièrement intéressant, car on voit clairement que le désir de vérité peut entraîner des souffrances importantes, au point que l’on regrette amèrement de n’être pas rester dans l’ignorance.

Comment ne pas penser, en effet, à cette célèbre sentence de l’Écclésiaste : “Qui accroît sa science accroît sa douleur ?” L’exemple de Oedipe en est une illustration parfaite : en trouvant la vérité, il n’a fait que d’accroître sa douleur. Il semble donc qu’il y ait souvent des coïncidences entre l’accès à la vérité et une augmentation de notre douleur. Comment expliquer cette liaison ? Le problème vient de ce que nous ne sommes pas des raisons pures et désintéressées ; nous sommes également des sensibilités, et la connaissance de certaines vérités peuvent très fortement agir sur notre sensibilité. Il y a donc une sorte de dualité entre le sensibilité et la raison, sans laquelle il serait impossible de souffrir et de connaître en même temps. Il y a, chez l’homme, une liaison entre l’expérience gnoséologique, c’est-à-dire l’expérience de la connaissance, et l’expérience affective. Une fois que l’on prend conscience de cette liaison, on comprend mieux pourquoi on préfère quelque fois demeurer dans l’ignorance que de découvrir la vérité. Analysons un cas précis pour être plus clair.

Il y a chez Proust une admirable analyse du jaloux. On voit clairement, à travers l’expérience du narrateur, jaloux d’Albertine, que le savoir de certaines vérités est une véritable torture. Or le statut du désir de la vérité devient ici particulièrement intéressant : il y a à la fois une curiosité excessive, source de troubles sans fin et qui ruine l’équilibre du couple, et à la fois une méfiance à l’égard de la vérité. Le narrateur semble quelque fois vouloir tout savoir, au point de chercher à espionner Albertine, de l’interroger sans cesse, au point de “entrer dans la voie terrible des investigations, de la surveillance multiforme, innombrable”. Mais il y d’autres fois où il pourrait accéder à la vérité très facilement, et, par crainte de souffrir, par crainte que la connaissance de cette vérité mette un terme tragique à son amour, il préfère rester dans l’ignorance. Ainsi, dans la Prisonnière, il y a un passage dans lequel Albertine est endormie, et elle a commis la maladresse de laisser sa veste contenant des lettres confidentielles à côté d’elle. Rien n’empêche le narrateur d’aller saisir discrètement ses lettres afin d’apprendre ce qu’elles contiennent ; il hésite ; il a peur de savoir la vérité ; et il décide finalement de rester dans l’ignorance. Cet exemple montre clairement que toute vérité n’est pas toujours désirable pour le bonheur de l’individu.

La liaison entre la connaissance et la sensibilité explique aussi pourquoi certains individus préfèrent rester accrochés à leurs illusions, à leurs croyances, à leurs pseudo-sciences plutôt que d’adhérer à certaines vérités. Ainsi on voit beaucoup de croyants demeurer créationnistes, de façon naïve, alors que le darwinisme est admis dès lors que l’on désire sincèrement la vérité sans se soucier de nos croyances. Certaines personnes croient à l’astrologie et n’aiment pas que l’on dénie toute valeur de vérité aux prédictions qu’ils lisent ou entendent, car ça met en mal un certain confort qu’ils gagnent grâce aux croyances qu’apportes cette pseudo-science. De même, le cocu, comme Boubouroche, peut préférer rester dans l’illusion plutôt que d’accepter la triste vérité. Il y en nous des résistances à la vérité, qui sont d’origine affective. Pour les mêmes raison, on a quelque fois honte de reconnaître qu’on avait tort ; et pour ne pas subir une désagréable blessure d’orgueil, on s’accroche aux opinions que l’on a soutenu, contre la vraisemblance. Schopenhauer, dans l’ouvrage L’art d’avoir raison, dont le titre est explicite, ne cesse de montrer que désir d’avoir raison prime le désir désintéressé de la vérité.” “Et de même si l’auditoire appartient à la même secte, guilde, industrie, club, etc. que nous, et pas notre adversaire : sa thèse ne devient plus correcte dès lors qu’elle porte atteinte aux intérêts communs de ladite guilde, etc. et les auditeurs trouveront les arguments de notre adversaire faibles et abominables, peu importe leur qualité, tandis que les nôtres seront jugés corrects et appropriés même s’il ne s’agissait que de vagues conjectures. Nous nous ferons applaudir par la foule tandis que l’adversaire devra honteusement quitter les lieux. Oui, l’auditoire, de façon générale, sera d’accord avec nous uniquement par pure conviction, car ce qui apparaîtra comme étant désavantageux pour nous leur paraîtra intellectuellement absurde. “Dans Platon on voit également les interlocuteurs de Socrate préférer rester dans la dénégation plutôt que d’admettre la vérité. Par exemple Thrasymaque. Dans la prise de conscience de son erreur et la reconnaissance de la vérité, ce qui est une conquête pour la raison est une défaite humiliante pour la sensibilité.

Pour résumer, notre intérêt personnel a souvent une priorité importante sur le désir de vérité, lequel ne coïncide pas toujours avec notre bonheur, notre intérêt. Comme le dit Pascal :“Notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement.”. Et encore : “Car n’est-il pas vrai que nous haïssons la vérité et ceux qui nous la disent, et que nous aimons qu’ils se trompent à notre avantage… (…) Il y a différents degrés dans cette aversion pour la vérité ; mais on peut dire qu’elle est dans tous en quelque degré parce qu’elle est inséparable de l’amour propre”

Pour essayer de résoudre le problème que pose la liaison douloureuse entre la sensibilité et la connaissance, il faut essayer de différencier les différents types de vérité, et de les hiérarchiser. Il y a des vérités de sens fort et des vérités de sens faible. Par exemple, les vérités que l’on doit dire dans les qcm proposés par des émissions de télévision sont des vérités de sens faible : ce ne sont que des question érudites, dont les réponses ne constituent que des détails superflus. Ce sont bien des vérités, mais il faut bien se garder de les mettre au même plan que des vérités d’un autre ordre, que les vérités de sens fort. À partir de là, on peut d’emblée dire que nous avons sans doute raison de ne pas être curieux de tout : celui qui est curieux de tout perd énormément de temps et d’énergie à apprendre de vaines petites vérités, alors qu’il pourrait utiliser bien mieux son temps et ses forces. De même, on peut à juste titre dédaigner certaines recherches érudites ennuyeuses qui nous semblent peu intéressantes ; à quoi bon désirer ces vérités là, ces vérités de détail, ces vérités non essentielles, qui ne nous disent rien d’intéressant sur le monde ou sur l’homme ? Aussi Voltaire dit-il à juste titre : “Il y a un point passé lequel les recherches ne sont plus que pour la curiosité : ces vérités ingénieuses et inutiles ressemblent à des étoiles qui, placées trop loin de nous, ne nous donnent point de clarté.”

Heureusement, il existe des vérités qui sont vraiment importantes pour nous, et qui méritent d’être désirées. Tout d’abord il faut dire qu’il y a une distinction à faire entre les vérités qui nous concernent de trop près, par exemple la vérité sur le comportement incorrecte de notre femme, que l’on pourrait appeler de simples informations, et les vérités qui sont d’ordre philosophique. Alors que le premier genre de vérité coïncide souvent avec la souffrance, et nous apporte rien de profondément intéressant, la vérité philosophique coïncide plutôt avec la joie. Et, en effet, toute la philosophie est fondée sur l’idée que l’accroissement de notre science coïncide avec l’accroissement de la joie et de la sagesse ; d’où l’étymologie éloquente du mot philosophie. Pour se rendre compte de la différence qui existe entre ces deux sortes de vérités bien distinctes, il faut dire que le philosophe souffrant de jalousie, contrairement au simple jaloux qui cherche frénétiquement et douloureusement les lieux où étaient hier sa femme, va cherche, lui, les causes de sa jalousie, ce qui peut lui permettre, au moins dans une certaine mesure, de relativiser sa souffrance et de prendre du recul avec sa passion triste.

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Ainsi nous comprenons que le désir de vérité de l’homme passionné ne fait qu’accroître sa servitude ; le désir de vérité du philosophe augmente son degré de liberté, parce que connaître par les causes, c’est se rendre maître de soi et du monde, c’est cesser d’être dans une attitude passive, c’est ouvrir la voie à la possibilité de l’action libre. Au contraire, des informations sans valeur et des petites vérités de sens faibles, ces vérités philosophique de sens fort, qui se conquièrent dans l’effort, qui nous apportent une lucidité dont nous avons besoin pour vivre bien au quotidien, nous avons raison de les désirer de toute nôtre âme comme le dit Platon ; et on comprend donc pourquoi les philosophes osent faire le pari de la lucidité et de la vérité : comme dit Descartes : “C’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher”.

Addendum :

“Il y a, une fois pour toutes, bien des choses que je ne veux pas savoir. – La sagesse impose des limites même à la connaissance.” Nietzsche, Crépuscule des idoles

“Ce que l’homme peut savoir, est-ce précisément aussi ce qu’il doit savoir ?” Lichtenberg

Descartes (cf. La morale de Descartes p.44) : “voyant que c’est une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu’elle soit à notre désavantage, que l’ignorer, j’avoue qu’il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance.”

Pascal : “On se fait une idole de la vérité même ; car la vérité hors de la charité n’est pas Dieu, et est son image et une idole, qu’il ne faut point aimer ni adorer”.

 

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