Croire, est-ce renoncer à l’usage de sa raison ?

Il n’existe point d’homme sans croyance. En tant qu’être pensant, l’homme croit nécessairement ; cela est indiscutable, car un homme sans croyance serait un homme sans pensée. Même si la pensée ne se résume pas à la croyance, il s’agit d’une fonction essentielle de la pensée ; penser, c’est toujours, dans une certaine mesure, croire. Par ailleurs, nous savons aussi depuis longtemps que les hommes possèdent une raison, et c’est précisément cette caractéristique qui les différencie des autres êtres vivants. Ainsi, non seulement nous croyons à des choses, mais naturellement, nous avons tendance à raisonner ; en d’autres termes, nous calculons, nous anticipons, nous vérifions, nous expérimentons. Cependant, on voit aisément que l’articulation entre ces deux concepts est très loin d’être facile à envisager. Si croire, c’est donner son adhésion à une idée ou à quelqu’un, alors, en nous contentant de cette conception de la croyance, il nous est impossible de distinguer les croyances raisonnables des croyances déraisonnables. Lorsque je crois en Dieu, dans une information donnée par les médias, dans la fidélité d’une personne chère, la raison joue t-elle un rôle ? Et si tel est le cas, est-ce que ce rôle est toujours le même, ou, au contraire, pouvons-nous distinguer des rôles et des degrés d’implication différents de la raison en fonction des cas ? C’est précisément parce que la croyance s’applique à toute chose que cette question prend tout son sens : puisque la croyance s’applique à des objets différents, il faut faire intervenir l’usage de la raison afin de distinguer et, éventuellement, de hiérarchiser ces croyances ; sans quoi nous nous noyons dans un chaos de croyances, sans ordre, incapables de les évaluer et de juger de leur pertinence. Ainsi la question posée prend tout son sens : croire, est-ce renoncer à l’usage de sa raison ? Devant une telle question, il apparaît très rapidement qu’il est impossible d’apporter une réponse unilatérale ; il faut nuancer la réponse en fonction des différents types de croyances. C’est pour cette raison que nous suivrons dans ce travail une démarche progressive, examinant dans un premier temps l’acte de croyance qui semble effectivement abdiquer totalement l’usage de la raison ; puis, nous verrons que dans la plupart de nos croyances, la raison collabore à celles-ci ; enfin nous verrons que l’homme peut également croire alors même qu’il fait un usage complet de sa raison. Ainsi, au terme de ce travail, nous devrions mieux comprendre les rapports étroits et délicats qui unissent la croyance et la raison dans l’esprit de l’homme.

Si la question posée a un sens, c’est d’abord parce qu’il existe des cas extrêmes dans lesquels nous pouvons constater à quel point la croyance semble n’avoir aucun fondement rationnel. Dans ces cas là, l’homme semble avoir abdiqué sa raison ; il croit, sans prendre de recul, sans critique, aveuglément. Le meilleur exemple pour illustrer ce point est sans doute celui du fanatique. Le fanatique ne doute point, ni ne fait usage de sa raison ; il est absolument persuadé d’avoir raison sur les autres, mais il n’utilise pas sa raison pour partager son point de vue. Ainsi, les religieux fanatiques, qu’il faut bien distinguer des hommes religieux modérés et tolérants, sont prêts à tout sacrifier pour leur croyance. L’islamiste intégriste peut aller jusqu’à faire des actes criminels et suicidaires au nom de sa foi ; le kamikaze japonais était prêt à se sacrifier sans réfléchir au nom son empereur. Arrêtons-nous un instant sur ces cas pour nous demander : que se passe t-il dans l’esprit d’un fanatique ? L’homme n’agit pas sans raison ; il y a des mobiles à son action ; et comprendre l’homme, c’est comprendre les causes précises d’une action. L’homme ne se contente pas de réagir avec son environnement extérieur ; du fait qu’il pense, il peut se façonner des croyances à lesquelles il est fermement attaché de manière émotionnelle. Le fanatique, en s’imprégnant totalement de sa croyance, donne un sens à sa vie, et se donne un objectif simple ; ne sachant pas toujours quoi faire, menacé par l’ennui, l’homme se réfugie souvent dans des croyances de cette sorte pour orienter son action et se forger des obsessions. Ainsi le fanatique refuse d’user de sa raison, déjà parce que cela demande un effort et une méthode, ensuite et surtout parce que la raison, impliquant le doute, est moins réconfortante et rassurante que la croyance unilatérale, figée, qui, en dominant l’esprit, lui indique toujours très simplement ce qu’il faut penser et ce qu’il faut faire.

Le cas du fanatique est un cas extrême, qu’on pourrait qualifier de pathologique. Il n’est pas sain et normal pour un être humain d’être animé à ce point par une croyance et d’abdiquer aussi facilement l’usage de sa raison ; heureusement, la plupart des hommes essayent de nuancer leurs croyances, de les remettre en question, ou au moins de les légitimer par la raison plutôt que par la violence. Il serait donc intéressant de nous arrêter un moment sur le cas de l’enfant ; en effet, nous sommes tous passés par cette étape, “nous avons été enfants avant que d’être hommes” comme le dit Descartes. Il s’agit donc ici d’une phase naturelle chez l’homme, le moment où il est envoie de devenir pleinement homme, mais lorsqu’il ne l’est pas encore ; son corps est en formation, tout comme son esprit. Le développement de l’intelligence humaine prend du temps ; et si l’enfant est prompt à croire et à imaginer, il met bien davantage de temps à user de sa raison. L’enfant est naturellement crédule et naïf ; il n’est pas capable de discerner une croyance probante d’une croyance invraisemblable, et c’est pourquoi les parents peuvent si facilement s’amuser à inculquer toutes sortes de croyances absurdes à leurs enfants. D’où la croyance dans la naissance des bébés dans les choux, la croyance au père Noël, à la petite souris et autres mythes de l’enfance qui sont acceptés sans difficulté par les enfants. Cela nous permet de comprendre d’emblée quelque chose d’important : pour évaluer la probabilité et la pertinence d’une croyance, il faut avoir une raison développée, et ce n’est, de toute évidence, pas le cas de l’enfant.

Comment dès lors expliquer que des adultes, qui ont pourtant déjà développé les potentialités de leur raison depuis longtemps, puissent croire en des choses absurdes et renoncer à l’usage de leur raison ? Cela vient sans doute de ce que la raison n’est pas un instinct qui réagit mécaniquement à l’environnement extérieur ; elle est susceptible de dysfonctionnement ; elle peut être bien utilisée ou mal utilisée. Un réflexe animal fonctionne toujours de la même manière ; ce n’est pas le cas de la raison, qui demande de la patience, de la méthode, de la rigueur. Il faut également noter que la raison demande un apprentissage ; autrement dit, il faut que la raison se développe à la fois biologiquement (le cerveau augmente ses capacités en même temps que le corps grandit et s’affermit) et à la fois culturellement (à travers des exercices pratiques, l’homme doit apprendre à faire un bon usage de sa raison. Toute porte donc à penser que de nombreuses croyances trouvent leur origine dans un mauvais usage de la raison, et non dans un renoncement complet de celle-ci ; tel semble être le cas des superstitieux. Le superstitieux, en effet, observe un phénomène mais lui donne une mauvaise interprétation suite à une mauvaise induction et du fait que l’imagination, “la folle du logis” comme dit Malebranche, introduit du trouble dans les opérations de l’esprit. Ainsi un superstitieux a pu constater qu’un malheur est arrivé à après qu’il eut vu un chat noir ; il fait ensuite une induction erronée, poussée par la tradition populaire qui déconsidère la couleur noir ; et il finit par craindre un événement funeste dès qu’il verra un chat noir, alors que l’homme raisonnable sait bien qu’il s’agit d’une croyance absurde.

Nous savons désormais que croire, ce n’est presque jamais renoncer complètement à l’usage de sa raison ; bien souvent, la raison joue un rôle, mais elle joue mal son rôle. Est-ce qu’il en va également ainsi dans les croyances qui paraissent moins farfelues et plus probantes ?

Ce serait commettre une erreur de répondre au sujet en envisageant seulement le cas des croyances absurdes. Le fait est que nous croyons également des choses qui paraissent tangibles ; notre objectif maintenant sera donc de comprendre ce qui se passe dans l’esprit lorsqu’il donne son adhésion à quelque chose de crédible. Nous pouvons, par exemple, croire dans les paroles d’un être cher, sans chercher à vérifier ses propos, donc, de prime abord, sans faire intervenir notre raison. Mais lorsque nous accordons notre confiance dans des informations données par notre ami, il ne s’agit pas forcément d’une abdication de la raison ; nous avons des raisons d’accorder notre confiance à nos amis. Soit parce qu’ils ont démontré leur fidélité, soit parce que nous connaissons bien ces personnes et que nous savons qu’ils sont incapables de trahison, nous croyons en eux ; à partir du moment où l’on peut dire pourquoi tel homme est un homme de confiance, alors la raison collabore avec nos croyances. Au contraire, lorsqu’on écoute aveuglément un gourou, qui nous demande de faire des actions absurdes qui vont souvent dans son intérêt à lui, notre raison ne joue plus de rôle. Il faut noter que là aussi, nous pouvons faire un bon ou un mauvais usage de notre raison ; nous pouvons ne pas assez nous méfier de quelqu’un, ne pas être assez prudent, ne pas avoir assez analysé son caractère, ne pas critiquer assez ses assertions. Toutefois, il n’y aurait aucun sens à dire que croire en quelqu’un relève d’une attitude irrationnelle ; au contraire, croire en certaines personnes est tout à fait raisonnable, et c’est même nécessaire si l’on ne veut pas mener une vie malheureuse passé dans la méfiance perpétuelle à l’égard d’autrui. Pour avoir une bonne vie sociale, pour s’épanouir, pour favoriser ses intérêts, il est raisonnable de croire certaines personnes, tout en gardant un minimum de prudence et d’esprit critique.

L’étude de la croyance dans les informations transmises nous permet d’aboutir aux mêmes résultats. Le sujet peut faire une distinction entre une information crédible et improbable. D’où vient cette capacité de distinction, si ce n’est de la raison ? Il existe sur internet un journal parodique et comique de fausses informations, Le gorafi : les informations contenues sur ce site sont toutes parodiques, trop étranges ou excessives pour être crues. Elles suscitent le rire, non la croyance. À l’inverse, un lecteur croit naturellement les informations qui circulent sur les sites de journalisme sérieux, comme Le Figaro ou Le Monde. Il est plus raisonnable de croire en une information du Figaro que dans une information du Gorafi ; c’est parce que l’homme sait discerner ce qui est absurde de ce qui est probant. Il sait prendre du recul sur un contenu et évaluer la pertinence de celui-ci. Sans cette capacité, les hommes seraient incapables d’échanger des informations ; tout serait douteux ; le faux et le vrai se confondraient dans un flux de données interchangeables. En somme, cela signifie, pour reprendre directement le traitement de notre sujet, que dans la vie normale d’un citoyen, il est naturel et raisonnable de croire un certain nombre d’informations, et que plus la raison intervient pour évaluer ces informations, mieux le citoyen pourra forger son jugement et aiguiser son esprit critique.

Il en va de même dans le registre des interprétations et des théories. Cet aspect est à la fois important et révélateur car il existe bien des croyances qu’il est difficile de vérifier ou de discriminer par rapport à d’autres. Comment un individu peut-il affirmer prétendre telle interprétation du règne de Louis XIV plutôt qu’une autre ? Certains voient en Louis XIV un grand roi, majestueux, intelligent, qui parvint à conserver l’ordre dans une période de troubles, et qui sut réunir autour de lui les plus grands talents de l’époque ; d’autres, au contraire, considèrent qu’il fut un despote, qu’il mit en place un État trop fort et déjà presque totalitaire, et, qu’au bout du compte, il a plus nuit à la France qu’il ne l’a aidée à progresser ; d’autres encore soutiennent une position nuancée, en accordant que les uns et les autres ont raison mais sur des aspects différents. Comment se détermine alors la croyance ? Tout dépend de l’attitude du sujet. De deux choses l’une : ou bien le sujet est animé par une vision idéologisée de l’histoire, et, en fonction de cette idéologie, qu’il soit progressiste ou plutôt réactionnaire, il préférera l’une ou l’autre des croyances envisagées ; ou alors le sujet est animé par une recherche sincère de la vérité, préférant mettre de côté ses préférences politiques pour se faire une opinion fondée sue des critères méthodologiques et non politiques. On le devine facilement : seule la seconde attitude permet de fonder rationnellement la croyance et de se rapprocher, avec prudence et précaution, de ce qui semble être la vérité. De manière générale, toutes les sciences humaines, qui requièrent des interprétations délicates de ce genre, demandent de la finesse dans le raisonnement pour déterminer quelle est la croyance la plus légitime.

On le voit clairement : pour un homme intelligent, les croyances ne viennent pas s’installer dans son esprit arbitrairement ; c’est le fruit de raisonnements ; et il est donc évident que dans ces cas là, croire, ce n’est pas du tout renoncer à sa raison.

Nous pouvons sans doute aller encore plus loin. En effet, même dans le cadre de sciences dont les résultats ne sont pas soumis au doute et à la contestation, on trouve, chez le sujet, un processus mental qui relève de la croyance. Savoir, ce n’est pas seulement croire, mais c’est toujours croire quelque chose. Quand je dis :”je sais que 2+2 font 4”, je crois que 2+2 font 4. Il s’agit d’une adhésion de l’esprit face à un certain résultat. Toute la question est maintenant de savoir ce qui distingue les autres croyances de ces croyances qui sont certaines et qu’aucun esprit sain ne songe à contester. Croire reviendrait alors dans certains cas, non à renoncer à sa raison, mais, tout au contraire, à faire un usage total, complet, de sa raison, sans aucune part laisser aux variations des émotions et à la confusion des sentiments.

Un dialogue célèbre de Platon peut nous aider à mieux comprendre cette assimilation du savoir strict à la croyance. Dans le Théétète, Platon cherche une définition satisfaisante de la science et de la connaissance. Une définition envisagée, et qui sera longuement étudiée et commentée, notamment au XXème siècle, est la suivante : “La connaissance est une croyance vraie justifiée.” Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut d’abord dire qu’il y a une différence importante encre une simple croyance vraie et une croyance vraie accompagnée de justification ; en effet, une croyance peut être vraie par accident ; on peut dire le vrai et penser le vrai sans avoir en même temps un argumentaire ou une démonstration adéquate pour justifier le vrai. Or, ce qui caractérise la vraie connaissance, et ce qui la différencie de la doxa aveugle, c’est qu’elle contient toujours une justification ; en d’autre terme, non seulement la pensée coïncide avec le réel, mais l’on sait quel procédure suivre pour que la pensée puisse correspondre avec le réel. C’est précisément pourquoi les scientifiques n’avancent jamais aucune affirmation sans chercher à démontrer leurs thèses ; d’où les déductions, les théorèmes, les argumentaires etc. Ainsi, même le lecteur rigoureux et consciencieux des Élements d’Euclide croit ce qu’il lit et comprend ; il n’y a pas d’opposition entre l’acte de croire et l’acte de savoir, puisque l’un présuppose l’autre.

***

Finalement, arrivé au terme de cette rapide investigation, la réponse à la question posée apparaît très simple. Il y a effectivement des cas déterminés où croire, c’est renoncer à l’usage de sa raison ; c’est le cas de tout les fanatismes. On observe également chez l’homme de fréquents mauvais usage de la raison ; la croyance a alors un lien avec la raison, mais c’est un lien qui provient d’une faculté qui n’a pas su remplir adéquatement sa fonction. Pour un homme qui fait un bon usage de sa raison, croire, c’est toujours faire usage de sa raison ; la réponse est alors clairement négative à la question posée. Enfin, la science, qui propose à l’adhésion des hommes des croyances vraies accompagnées de justification, montre que l’activité pure de la raison ne se sépare pas d’un acte de croyance. Alors, à moins de jouer inutilement avec les mots, ce qui conduit souvent à des confusions, nous pouvons répondre fermement à la question posée : dès qu’un esprit produit des croyances en cherchant authentiquement et activement la vérité, et non en se laissant submerger par ses émotions et son imagination, alors sa raison joue nécessairement un rôle ; elle n’abdique pas ; au contraire, elle s’élève, s’épanouit, et dirige l’esprit jusqu’à ce qu’il trouve satisfaction dans la découverte du vrai.

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