Assistez à la vie en spectateur indifférent

Assistez à la vie en spectateur indifférent ; bien des drames tourneront à la comédie.

– Bergson

C’est un difficile mais précieux exercice que de prendre d’un coup assez de distance pour se moquer des tristes événements défilant devant nous. Pour rire d’une situation, il faut en être éloigné ; il faut voir la scène et le rideau du théâtre. Si nous avions Harpagon paniquant et criant chez nous, il ne nous ferait sans doute guère rire ; et je crois même qu’une situation aussi drôle que les fourberies de Scapin, si nous étions concernés par celles-ci, provoqueraient en nous davantage d’inquiétude qu’autre chose. Mais rire du théâtre qui se montre comme tel est trop facile ; le difficile est de prendre le rôle du public dans les événements les plus graves de notre vie. Parfois, lorsqu’une connaissance nous raconte sa tragique histoire personnelle, et que nous sommes d’humeur enjoués, nous rions intérieurement ; nous nous plaçons à un point de vue extérieur que notre interlocuteur n’aperçoit point ; nous ne pouvons nous empêcher de voir la faiblesse si comique, la vanité si grotesque de l’homme, lequel apparaît tout à coup comme une marionnette ridicule.

Il est bon d’essayer, pendant un moment, de contempler en spectateur indifférent ses propres drames, où nous sommes nous-mêmes acteurs et où nous jouons notre propre rôle. Un drame sans entracte paraît bien long et les anciens dramaturges grecs n’oubliaient jamais de composer un drame satyrique en même temps que les trois tragédies. Avoir de l’auto-dérision, ce n’est pas uniquement rire de ses petits défauts sans presque aucune conséquences, c’est aussi rire de ses grandes fautes et erreurs, de ses malheurs et de ses drames. Une telle éthique de la distance existe ; elle doit se vouloir et se pratiquer ; et voir la vie comme un jeu, comme une pièce de théâtre, ou comme je ne sais quel spectacle digne d’être vu, est l’objectif d’une telle éthique. Éthique difficile et assez peu développée ; je m’en rends bien compte en y songeant ; et pourtant, éthique digne et de valeur, car il faut de la force d’âme pour s’abstraire d’une situation particulière, mettre un terme à l’emportement de ses passions, et s’installer à la place du public, qui est, en quelque sorte, la place de Dieu. J’aime à concevoir un Dieu anthropomorphe quelque peu différent du sévère Yahvé, qui ne prendrait pas au sérieux les chamailleries d’Abel et Caïn et qui se gausserait de la soumission aveugle d’Abraham ou de la cruauté des calamités infligées à Job.

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