Jalousie et amour-propre

Il y a dans la jalousie plus d’amour-propre que d’amour.

– La Rochefoucauld

Oui ; et pourquoi ? Parce qu’être jaloux, c’est être engagé dans un processus subjectif, où la réalité objective et l’être aimé n’ont pas une grande place, qui consiste à mener une enquête permanente sur l’autre, à interpréter tous les signes apparaissant devant soi, dans le but, non de consolider sa relation amoureuse, mais de donner satisfaction à son égoïste angoisse, à sa crainte irrationnelle de n’être pas le seul, de ne pas posséder l’être aimé. Or, d’une part, possession n’est pas amour, et, d’autre part, ce n’est pas de l’amour que manifeste la recherche absurde d’être l’unique et la volonté de faire concorder son idéal subjectif avec la réalité objective ; non, là est la satisfaction de l’amour-propre, où l’on voit que l’autre n’est jamais perçu pour lui-même, mais qu’il est entièrement subordonné au sujet amoureux, lequel a parfois l’audace de cacher le caractère pathologique et avilissant de son enquête sans fin sous le voile d’un amour prétendument véritable, profond, sans borne. Le jaloux ne cherche pas le bonheur de l’autre (en étant jaloux, il provoque évidemment davantage de malheur que de bonheur), mais cherche à se rassurer en lui-même, même si ceci peut annihiler l’être aimé et ne faire de ce dernier qu’un pion fantôme altéré par le regard déformant du jaloux. Être jaloux, c’est vouloir réduire à soi l’irréductible être aimé ; c’est vouloir faire de l’autre une chose pouvant être maîtrisée et possédée, et se plaire à cette assimilation abusive, maladive. En écartant tous les autres de mon objet, de ma chose aimée, je me la réserve qu’à moi, et jouit de voir que ma possession ne concerne que moi-même : je souffre, mais je me flatte ; je suis toujours inquiet, mais me rappeler que l’objet convoité par les autres n’est qu’à moi et sentir que je contribue à cette possession exclusive, compense cette inquiétude permanente. La jalousie est amour-propre et non amour véritable, lequel est d’ailleurs plus φιλία qu’ἔρως, car l’amour véritable envisage l’aimé pour lui-même, tandis que dans jalousie, l’autre n’est vu que dans le prisme défigurant du sujet amoureux et égoïste.

La distinction entre φιλία et ἔρως est essentielle ; c’est elle qui permet de comprendre la différence entre de nombreuses amours, et de savoir repérer celles qui se fondent sur le moi égoïste (ἔρως) et celles qui placent l’essentiel dans l’autre considéré pour lui-même (φιλία). Proust a mieux que quiconque illustré l’amour jaloux et possessif, en montrant à quel point l’autre n’avait qu’un rôle minime dans ce processus, que l’essentiel se situait dans le sujet amoureux : le narrateur n’aime pas Albertine pour elle-même, et, lorsqu’il entretient une relation avec elle, il ne pense qu’à lui. Comme Paul dans l’Enfer de Chabrol, le jaloux est idéaliste, égoïste, malheureux, et fou en puissance.

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