Je hais tout ce qui ne fait que m’instruire

Au demeurant, je hais tout ce qui ne fait que m’instruire, sans augmenter ou stimuler directement mon activité.

– Goethe

Lorsque nous avançons dans les sphères du savoir, il faut savoir choisir ce qui est bon pour soi, c’est-à-dire ce qui augmente sa puissance d’agir ; car, de fait, le savoir n’est pas toujours un excitant de la volonté de puissance, il est même le plus souvent l’inverse : l’érudition pédante entrave l’esprit ; l’historicisme fanatique limite l’horizon ; la connaissance prise comme devoir affaiblit et attriste l’entendement. L’instruction, l’accumulation des connaissances, ne saurait donc jamais être une fin en soi ; ce qui compte toujours, en dernière instance, c’est l’intensification de sa force propre. Il faut prendre garde à ne pas vouloir le savoir pour le savoir ; on sait que ce sont les rats de bibliothèques qui prennent le savoir ainsi, et il suffit d’observer leur mine triste et leur corps courbé pour comprendre que ce ne sont pas des modèles à suivre. Tous ceux qui exercent une activité intellectuelle sans gaieté, sans avoir le sentiment de construire un édifice personnel à l’architecture gracieuse et où il fait bon vivre, se trompent de voie et favorise la réputation qu’ont les intellectuels d’être d’insipides grincheux. Ces grincheux là s’accaparent du savoir par défaut, parce qu’ils n’ont pas trouvé d’occupation plus féconde pour leur vie ; savoir est alors synonyme de gagne-pain ou du divertissement pascalien.

À l’opposé de l’intellectuel décrépi, de l’universitaire ronchon, se trouve l’idéal nietzschéen du Don Juan de la connaissance, incarnation rayonnante de la gaya scienza : un amoureux du savoir qui change sans cesse d’objet de désir, un conquérant qui cherche sans cesse des connaissances insolites à assimiler, un curieux inlassable qui découvre toujours de nouvelles perspectives à adopter pour augmenter son champ de vision ; le savoir ne l’intéresse que dans la mesure où il développe sa puissance, car il sent que ce savoir le rendra plus fort et plus joyeux. S’instruire uniquement par devoir, c’est comme se forcer à vivre avec un être que l’on aime pas : la curiosité cède rapidement le pas à la lassitude et tous les sourires finissent par devenir mécaniques et faux : certains font semblant d’aimer leur femme comme ils font semblant de s’exalter à propos d’un livre – en cachant une profonde tristesse. Je crois que peu d’hommes aiment sincèrement s’instruire, ce que je trouve normal et presque heureux ; il est en revanche désolant de constater que l’amour de tant d’hommes pour le savoir n’est qu’une épaisse façade cachant l’ennui et la mélancolie. Je préfère un homme qui prend sincèrement son pied à passer son temps à jouer aux jeux-vidéos qu’un universitaire qui dissimule plus ou moins l’ennui que lui inspire son activité, et qui, en plus, donne à ses élèves une image peu attrayante de la connaissance. Si nous voulons savoir, apprenons auparavant à le vouloir sincèrement ainsi qu’à sentir ce qui réellement nous permet d’augmenter notre puissance d’agir. La tristesse du dégoût nous courbe et nous contraint à la passivité ; la joie apportée par ce qui nous correspond redresse notre être et participe à nous rendre pleinement actifs.

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