La fin du monde

La fin du monde… Dieu se retourne et dit : j’ai fait un rêve.

– Paul Valéry

Puis, animé et encore émerveillé par ce que sa puissante imagination lui fit voir dans son long sommeil, il se parla ainsi à lui-même : « Ce songe me plaît. Déjà, dans le passé, j’avais rêvé de plus d’un monde insolite, où des éléments incongrus s’entrechoquaient en permanence, où la variété des couleurs formaient des images plaisantes, où des créatures sauvages se déchiraient en permanence ; et, ayant toujours aimé regarder fièrement mes extraordinaires inventions, ces rêves dans lesquels je m’amusais à créer et à contempler des mondes me ravissaient davantage que ceux, non moins longs et intenses, qui me faisaient gaiement côtoyer d’autres dieux imparfaits, séduisants personnages aux mille apparences différentes, que je me plaisais, entre deux banquets, à combattre, à aimer, à défier et à enconner.

«Mais ce rêve, sur bien des points, diffère des autres. Par ma vigoureuse imagination, à la fois imprévisible et ordonnée, je créai un drôle d’univers en expansion perpétuelle qui reposait, dans sa profondeur, sur une matière fluctuante composée d’une infinité d’atomes défiant les lois habituelles du temps et de l’espace ; jamais je n’eus tant d’audace, jamais l’un de mes mondes n’eut de fondements plus gracieusement complexes ; et je suis heureux de constater que mon éternité et mon omnipotence ne m’empêchent pas de me surprendre, de temps à autre. Je fis une très belle planète, ni trop uniforme ni trop disparate, illuminé par un astre captivant et réconfortant ; et, sur la Terre – ainsi fut nommée mon œuvre –, outre une grande variété de végétaux et d’animaux, j’y fis naître les hommes, sans aucun doute la plus étonnante de mes créations.

«Les hommes apprirent à se tenir debout, et, en même temps, à s’élever et à aller de l’avant. Ils firent des civilisations ; ils inventèrent des idoles ; ils crurent me trouver. Je riais de bon cœur en contemplant leur aveuglement ; je me moquais du déchaînement désordonné de leurs passions individuelles et collectives. En revanche, c’était de la fierté que je ressentais, une fierté qui me rehaussait moi-même, lorsque je les vis, quelque fois, réussir à triompher de leurs caprices stériles, domptant leur énergie et les forces du monde, prenant conscience du pouvoir de leur raison, croyant en leur volonté, créant à leur tour ; et, plus qu’eux encore, j’aimais, entre autres, les pyramides d’Égypte, les progrès des mathématiques, les dialogues de Platon, les victoires d’Alexandre, les chefs-d’oeuvre du Corrège, les aventures de Don Quichotte, et les symphonies de Mozart. Faibles et laids pour la plupart, il n’en est presque aucun qui ne connut, grâce à la force des passions et le charme de leurs semblables, de ces moments où leur âme vibrait toute entière, faisant resplendir la puissance contenue en eux sans qu’ils le sussent ; le spectacle de ces éruptions soudaines me réjouissait toujours ; les voyant forts et radieux, une joie solaire s’emparait de moi ; et, je l’avoue, plusieurs fois, observant, curieux, leurs intrigues et passions amoureuses, le je-ne-sais-quoi rayonnant de certaines femmes charmantes, malgré mon omniscience, me rendait fou d’amour.

«Cette humanité qui eût pu s’élever encore dans la puissance et dans la beauté finit par se gâter ; et c’est sans doute la vision désagréable de leur déchéance qui mit un terme à mon rêve et à mon sommeil. Si les hommes se dégradèrent, ce ne fut que pour une seule raison : alors que tout le leur indiquait, ils ne surent pas comprendre qu’ils étaient mon ombre ou que j’étais la leur, et que la source de la lumière, je veux dire de la beauté et de la puissance, n’était pas à chercher ailleurs qu’en eux-même. Ils ne virent pas qu’ils étaient les seuls dieux de ce monde, et ne remarquèrent pas que, pour une fois, subtil œil invisible, je me tenais en retrait à l’intérieur du monde lui-même. Michel-Ange représenta l’erreur de l’humanité ; il me sépara de l’Homme, alors que je ne cessais de toucher son doigt – que j’étais le doigt de l’homme lui-même… S’ils eussent pris conscience de leur force, s’ils eussent appris à aimer et à célébrer leur propre grandeur, leur élévation sans fin eût été magnifique, et mon rêve le plus bel événement de ma longue éternité. Comme moi, ils auraient dû comprendre qu’ils n’avaient pas de Père ou de quelconque transcendance qui les dépassât, et n’auraient pas dû ignorer, par dépit et défaitisme, la source absolument immanente de leur puissance. Mais ce n’était qu’un rêve, et il eût été trop beau que ma seule fantaisie conduisît ces parcelles de moi-même jusqu’à la réalisation de la perfection. Mon songe était le reflet de ma puissance ; les hommes ne virent pas le miroir.

«Et pourtant eux aussi, dans leurs rêves, voyaient leurs ombres et leurs reflets s’agiter ! »

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