La mort enlève tout sérieux à la vie

La mort enlève tout sérieux à la vie.

– Paul Valéry

Phénomène toujours étonnant : presque chaque proposition peut être retournée selon l’état d’esprit de celui qui l’énonce. Aussi, chacun doit trouver ou former les propositions qui lui correspondent, un peu comme chacun doit trouver chaussure à son pied ; et il y presque autant de variétés de philosophies que de tailles de chaussure.

Car certains pourraient tout aussi bien dire : « La mort fait tout le sérieux de la vie ». Ceux-là, considérant le temps limité qui leur reste à vivre, imaginant leur mort prochaine et inexorable, se mettent à regarder l’existence avec gravité : puisque notre temps est compté, pensent-ils, que nous ne pourrons pas refaire nos actions, que la seconde chance ne nous est pas permise, il faut que nous fassions le travail de la vie sérieusement ! Leur sentiment est exactement l’inverse de celui de l’insouciance ; tout leur paraît gravement important, demandant une concentration optimale ; rien ne leur semble négligeable, et, perfectionnistes de l’existence, ils essayeront (vainement) d’accomplir au mieux leurs tâches, comme si elles avaient été dictées par je ne sais quel ange mélancolique aux sourcils sévères. Ils sentent en eux une urgence, une panique et comme des devoirs moraux à accomplir ; ils se fantasment une destinée et se construisent un sens artificiel et pesant, à la fois signification et direction, pour justifier leur existence. Ces hommes là ont une tendance naturelle à l’esprit de sérieux et à l’angoisse ; la vanité les effraie et entrave leur jouissance spontanée du présent ; la pensée de la destruction future non seulement de leur propre être, mais de toutes choses, les fait prendre la vie au tragique ; ils parlent d’être-pour-la-mort ; ils avancent d’un pas lourd et solennel, et se construisent, parfois quelque peu paniqués, une existence qui peut d’ailleurs n’être pas dénué de grandeur. La mort et la vanité font d’eux des chameaux portant laborieusement leurs fardeaux dans le désert, fardeaux d’autant plus lourds qu’ils savent que tout sera bientôt jeté et englouti dans le sable du devenir. Si tout était éternel et immobile, si la vie ne consistait pas dans cet écoulement permanent qui fait naître et qui fait mourir, si, en somme, ils étaient persuadés de la pérennité de leur être et de leurs actions, alors peut-être que, moins pressés, ils prendraient la vie plus tranquillement, qu’ils mettraient à demain leurs devoirs insipides, et qu’ils s’appliqueraient à vivre allègrement, insouciants, heureux de vivre tout simplement, et maintenant.

À l’inverse, il est des hommes insouciants par nature, n’ayant d’emblée guère envie de prendre la vie au sérieux, et pour qui la mort, en réduisant à néant tout compte éventuel à rendre, en rendant ridicule toute prétention humaine, apparaît presque comme une bénédiction, un deus ex machina inattendu venant bagatelliser l’existence ! S’il y avait une vie après la mort, si nous devions tous rendre compte de nos actes devant un tribunal austère, si la vie sur terre n’était qu’une longue propédeutique à la vie éternelle dans un paradis quelconque, si, en somme, la vie avait un sens, une finalité, alors ces hommes là seraient bien enquiquinés ; ils tireraient la tronche et traîneraient le pas pour accomplir leur devoir ; ils seraient les mauvais élèves de la perfection divine, trop lents et trop rêveurs pour être d’efficaces sujets. Mais, heureusement pour eux, il n’y a pas de vie après la mort, le terminus ad quem renvoie au terminus ad quo, le réel est idiot, la destinée finale n’est qu’un mythe, et ces hommes savent pertinemment qu’à la fin de l’étrange l’histoire, tout le monde l’a bien profondément dans le cul ! Pfouit ! La débâcle est œcuménique ! Fin inéluctable et néant pour tous !… Et ça pour tous les devoirs, toutes les tâches, toutes les œuvres, tous les monuments, toutes les constructions du monde, les plus stupides, les plus ridicules, comme les plus intelligentes et les plus grandes ; nulle exception et nulle hiérarchie ; la vanité bagatellise tout équitablement ; vanité des vanités, principe de vie de l’insouciant, légitimation de sa manière d’être : avec la vanité pour lui, l’homme frivole mène une vie irréfutable ; il se moque tous les jours du sérieux, et s’il l’est parfois un peu, sérieux, c’est pour accomplir comme il se doit les activités frivoles : son sérieux, c’est sa concentration rigoureuse dans le jeu de l’existence dont il aime les contraintes stimulantes. Comme l’existence de l’homme sérieux ressemble à un opéra raté de Wagner, la vie du folâtre insouciant ressemble à un opera buffa de Rossini avec des paroles mieux écrites. L’esprit toujours moquant, son ironie n’épargne rien ni personne, et surtout pas lui-même ; il aime se battre joyeusement avec ses confrères humains ; et ce qu’il préfère par-dessus tout, ce sont les piques en tout genre, car il voit dans la vivacité imprévisible et créatrice le caractère même de la vie : il est une mélodie énergique et pétillante se foutant de tout et allant de l’avant que seule arrête la mort, auquel il ne pense jamais, si ce n’est pour se rappeler que tout est bagatelle et poursuite du chant.

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