L’amour commence par l’amour

L’amour est un incontrôlable brasier, une déflagration subite, une flamme incertaine, un incendie de l’âme, une fournaise magique, un feu passionné ; lieux communs, sans aucun doute ; mais il y a une vérité derrière ces images populaires qui sont assurément plus que des formules toutes faites pour le mauvais poète et l’amoureux ridicule. Du sens se cache derrière les métaphores les plus plates et les plus banales ; et si, malgré la mode changeante et le tri naturel qu’opère avec le temps la lassitude, elle surent persister dans les esprits les plus divers, des plus pauvres aux plus surprenants, c’est qu’il y a de la profondeur cachée derrière la surface. Il faut se méfier des proverbes et des images communes : superficiels parce que connus de tous, ils regorgent de trésors souvent plus riches que les inventions originales, trop originales des présomptueux individus fiers de surpasser, par leurs créations plus prétentieuses que géniales, la platitude si méprisée des trouvailles du sens commun. La profondeur est rarement là où elle paraît être. Prenez-y garde ; avec un peu d’attention, vous verrez que les sentences rustiques et désopilantes du prosaïque et fictif Sancho Pança contiennent plus de sagesse que le pompeux jargon du bien réel Martin Heidegger. En creusant les images populaires, je prends le pari de la fécondité supérieure du paysan expérimenté sur le fatigant galimatias des philosophailleurs célébrés ; et je prie de tout mon coeur le fidèle écuyer de Cervantès de veiller sur mon entendement, jurant, si je parviens à réussir cette exercice, à courir partager avec lui pain, vin, et fromage, qu’il se trouve dans le ciel éternel de la littérature ou au coin de ma rue, titubant d’ivresse, déambulant incarné sous la figure d’un bon vivant moderne.

L’amour est feu. La perception d’une personne agréable aux yeux et l’apparition dans le monde du sujet d’un nouveau objet plaisant donnent une aimable chaleur sans laquelle rien ne peut naître ; mais cette petite effervescence intérieure n’est rien encore ; elle se produit très régulièrement et n’est en aucun cas pour elle-même une événement de l’âme ; ce n’est qu’une préparation superflue aux cœurs les plus ardents, nécessaires aux êtres les moins impressionnables. Le combustible aura d’autant plus de puissance que l’objet plaisant possède par lui-même un charme, un je-ne-sais-quoi, une singularité irréductible favorisant la contemplation et conduisant bientôt à l’adoration. Mais de même qu’une flamme sans atmosphère est inconcevable, une amour artificiellement séparée de son contexte est incompréhensible. Ce qui rend la combustion de l’amour-passion possible, c’est que la perception de la nouvelle personne rencontrée n’est pas une perception pure, objective, positive, vraie ; au contraire, la subjectivité du regard idéalisant, le jeu complexe entretenu entre mémoire et perception actuelle, la force du désir venant de naître et se contemplant ingénument lui-même, le tonifiant esprit de conquête, le dialogue incessant entre rêve et réalité, le décryptage appliqué du moindre signe émis, le doute enfin, doute sur l’amour de l’autre, tentative de voyance, « le m’aime t-elle ? » angoissant, croyance superstitieuse et pensées magiques forment ensemble les comburants nécessaires à la combustion. L’énergie d’activation qui fera apparaître le feu amoureux, c’est l’espérance, élément indispensable qui anime et fait s’élancer toutes les forces qui étaient jusque là encore contenues, modérées ; l’espérance fait tout se condenser, se concentrer ; la cristallisation opère ; l’illusion se solidifie ; la flamme est née. Si cette combustion est parfois si violente, si soudaine, si imprévisible ; s’il peut y avoir une explosion inattendue et ce qu’on appelle à juste titre un coup de foudre, c’est que le sujet a sauté les étapes, qu’il avait déjà façonné dans son esprit une figure idéale, toute fictive et illusoire mais d’autant plus dangereuse et opératoire, figure qui se trouve coïncider avec l’objet apparu. Ce fut comme une apparition est la formule de la déflagration amoureuse. 

Pour que le feu persiste, il faut une source d’énergie ; elle est aisée à découvrir ; c’est l’inconnu, c’est le mystère se dégageant de l’amour-passion lui-même. Rien n’est plus envoûtant qu’un brasier ; rien de plus dangereux que cette fascination pour la lumière et la chaleur, source de maintes joies et maintes brûlures. Il n’y a pas d’amour-passion qui ne s’alimente du mystère enchantant de la cristallisation ; tout se passe comme si l’amour vivait par la création continuée dont parle Descartes ; l’autre est pour nous une force majeure que l’on ne cesse pas d’interroger ; et, de cette énigmatique absence de réponse, venant de ce que nous méditons sur l’autre au lieu de nous concentrer sur notre regard idéaliste et magique, la flamme amoureuse demeure, ou plutôt se reforme à chaque instant. Nous aimons ce feu par nous créé ; nous l’idolâtrons, nous ne voulons pas le perdre ; nous ne voulons pas même abîmer la splendeur de son éclat ; toute cette chaleur nous rend téméraires, moitié fous, raisonnant selon une logique illusoire et sublime, vraiment trop écrasante pour nous ; et, aveuglés par tant de lumière, nous nous inventons des maux, nous souffrons de l’absence de la flamme adorée, nous ne supportons pas qu’un autre s’en approche : sorcellerie encore, car cette flamme vénérée, elle est en nous, et non pas ailleurs.

Tous les incendies ont une fin : les comburants finissent toujours par manquer. Plus de bois, plus de gaz, plus d’alcool ; plus de rêves, plus de signes, plus d’espérance, plus d’idéalisation : la réalité souffle lentement sur le feu. Les petits faits réels, non sublimés par le regard de l’amoureux, s’accumulent ; au début, ce n’est que perte momentanée et fluctuante de chaleur ; puis, portés par l’habitude qui dévore tout, les détails s’accordent, s’assemblent et attaquent la flamme ; inexorablement, malgré les combats, tout finit toujours par s’éteindre. Si l’amour est feu, l’amour est également cendres ; mais ces cendres sont moins douloureuses et stériles que l’on ne le croit. Ceux qui ont joyeusement vécu ne verront point d’obscurité ici. L’amitié est toute différente ; elle est eau ou terre ; et l’antagonisme entre philia et eros s’éclaire par cette considération. Comprend t-on vraiment ce que signifie l’association entre amour et feu ? Le feu est ce qui, dans le passé, le présent, ou le futur, anime l’homme ; il ne peut point s’en passer ; il l’aime, quoi qu’il ne puisse jamais le maîtriser parfaitement ; même morte, la flamme, en mémoire, réchauffe l’âme et engendre l’espoir ; toujours, sa pensée renvoie aux moments les plus chers, qui sont les plus intenses, les plus flamboyants de l’existence.

L’homme aime à se consumer ; ce faisant, il contemple le charmant spectacle des incessantes variations de sa puissance.

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