N’a de conviction que celui qui n’a rien approfondi

N’a de conviction que celui qui n’a rien approfondi.

– Cioran

Il y a quelque chose d’effrayant dans l’étymologie même du mot conviction, convaincu. Les hommes fiers de leurs convictions s’enorgueillissent de leurs propres prisons. Être convaincu, c’est se laisser guider par des opinions, suivre le chemin qu’elles nous indiquent ; notre jugement se fait confiant, crédule, passif. Rien de plus dangereux qu’un homme ne doutant de rien, car c’est dans ces têtes présomptueuses que siègent l’idéal essayant de se faire acte, adaptant la réalité à son idéal plutôt que soumettant ses idées à la réalité. Cette volonté de conformer le monde à ses idées explique pourquoi l’homme convaincu n’approfondit pas ses sujets : approfondir, c’est se détourner un moment de son idée pour la mettre en rapport avec les autres, ce qui est le propre de l’intelligence, et, par là, l’idée se fait moins entraînante, moins influente ; creuser une idée, c’est voir ses limites, c’est refuser de l’adorer pour elle-même, c’est prendre de la distance pour mieux évaluer, discerner, et créer des articulations. La conviction n’a pas d’articulation.

Le piège du fanatisme et la méfiance à l’égard des convictions est souvent assez bien compris, du moins en théorie. Mais on ne comprend pas encore le problème de la conviction si l’on oublie dans le raisonnement le fait que, dans de nombreuses situations, l’homme se doit d’être convaincu pour agir. Il faut le dire aussi : il vaut parfois mieux agir aveuglément que croupir dans l’inaction et l’indifférence ; un sot qui agit n’est pas forcément plus malsain qu’un intelligent qui stagne dans sa prétentieuse torpeur. Sceptiques, méfiez-vous ! Certains parmi-vous le sont par conviction ; ce sont ceux qui le sont par faiblesse et lâcheté, ce sont ceux qui se complaisent dans une indifférence molle et sans exigence ; ils sont satisfaits lorsqu’ils voient qu’ils ne font à peu près rien de mal, et ne demandent rien de plus ; leur doute n’est qu’un moyen artificiel pour légitimer leur léthargie naturelle. Au contraire, le sceptique fort, s’il se plaît à briser certitudes et convictions, sait qu’il doit lui aussi, pour faire son métier d’homme, faire parfois confiance aux idées, conscient que l’homme sans action n’est qu’un hideux et mauvais légume ; il n’hésite pas à agir lorsque les circonstances l’appellent à le faire, comme Socrate allant courageusement à la guerre ou Montaigne remplissant dignement ses fonctions de maire de Bordeaux ; sa méfiance ne l’envahit pas au point d’entraver son être ; et son doute à lui est un moteur, un excitant, qui n’est valable que dans la mesure où il lui permet d’agir plus prudemment et plus judicieusement mais non moins fortement. Douter, pour mieux agir ; approfondir les idées pour n’être pas servilement subordonnées à elles, tout en y restant amoureusement attaché ; écarter les convictions dans sa chambre, mais ne pas hésiter à utiliser leur force indispensable en société – tel est le chemin digne d’être suivi.

 

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