Un peu d’insomnie n’est pas inutile

Un peu d’insomnie n’est pas inutile pour apprécier le sommeil, projeter quelque lumière dans cette nuit.  

– Proust

Voilà une remarque de bon sens, si l’on en exagère pas la portée et si l’insomnie dont il est question n’est pas pathologique, répétitive et nuisible au repos. Un insomniaque ne jouit pas de ses insomnies ; c’est l’homme habitué à dormir paisiblement qui peut jouir de ces brefs moments d’éveil au milieu de la nuit, car la levée brutale et imprévue de sa conscience apparaît comme un instant privilégié par rapport à la longueur et à la prévisibilité du sommeil normal. L’une des cause de cette jouissance est que nous sommes fascinés par les mystères de notre imagination ; nous chérissons la sibylle qu’incarne le flux déroutant de nos songes ; nous sommes frappés par toutes ces chimères qui s’agitent en nous, et nous espérons les comprendre, les interpréter. Or, le meilleur moment pour apprécier les rêves que nous venons de faire est celui de l’entre-deux, de l’entrouverture rapide de la conscience ; réveillés au milieu de la nuit, nous sommes encore excités par les images qui viennent de nous traverser, animés par l’enchantante bizarrerie des situations incongrues dans lesquelles Morphée nous a ironiquement plongé ; et, dans le même temps, notre esprit critique se remet en marche, nous doutons, jugeons, pensons : à la bonne distance, nous ne sommes ni trop près du sommeil, sans quoi nous ne pourrions rien apprécier consciemment, ni trop loin, comme dans le réveil normal à l’aube, quand, sous la pression des contraintes de la vie quotidienne, l’esprit rêveur s’estompe rapidement pour laisser place à l’existence monotone et mécanique propre à tous nos matins. Le monde obscur des rêves est séduisant avec toutes ces énigmes nocturnes qui gravitent plaisamment autour de nous, mais il faut un minimum de lumière, c’est-à-dire de conscience, pour pouvoir être pleinement sensible au charme si singulier de nos errances oniriques. Tout le charme de la situation vient de ce rare entre-deux, entre la lumière et l’ombre, entre le sommeil et l’éveil, entre l’esprit rêveur et l’esprit jugeant.

Nous jouissons d’autant plus de ces petites et aimables insomnies lorsque nos habitudes de sommeil sont altérées, et il est rare que notre sommeil soit sans trouble lorsque nous dormons dans un autre lit que le nôtre, ou que des personnes non marquées du sceau de l’habitude partagent notre couche. L’habitude élimine le besoin d’être attentif ; la nouveauté force à l’être davantage, ce qui fait naître une tension qui évidemment gêne le sommeil, qui est tout de détente, de corps comme d’esprit. Il y a trouble car il y a excitation, et ce trouble est parfois heureux, comme lorsque nous nous réveillons et que nous nous souvenons soudainement du caractère insolite des conditions de notre sommeil, et que, malgré nous, nous nous concentrons pour examiner l’enchaînement étrange de cause et des effets nous ayant conduit là, quand nous ne nous doutons pas carrément de la réalité de la situation elle-même. C’est que l’entrée dans l’obscurité du sommeil nous coupe du cours normal de l’espace et du temps ; les successions n’obéissent plus à aucun ordre, les juxtapositions sont fluctuantes, souvenir et perception actuelle se confondent, il nous faut un temps pour raccorder les informations transmises par nos sens avec les données de la mémoire ; nous oublions que nous sommes en voyage, en vacances, ou que tel être s’est couché dans notre lit ; nous ne reconnaissons pas les meubles et nous sommes surpris de sentir un pied froid collé à notre jambe. Ces moments merveilleux viennent eux aussi de l’entre-deux qui allie la mystérieuse obscurité de l’incertitude à la naissante lumière de notre jugement qui recolle très doucement sensibilité et mémoire, si doucement qu’il semblerait que ce soit volontairement que nous stagnons, confus mais heureux, dans cette entrouverture enchanteresse.

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