L’aliénation

Dans la langue courante, on dit de quelqu’un qu’il est aliéné lorsqu’on observe un comportement si étrange qu’il ne paraît plus conforme à une conduite normale pour un être humain ; on pense que cet individu, en s’éloignant de l’attitude qu’on attend d’un homme normal, est aliéné, c’est-à-dire qu’il y a quelque chose de modifié en lui, de telle sorte sorte que sa nature propre est altéré ; il n’est plus lui-même. Les fous qu’on enferme dans des asiles sont ainsi qualifiés d’aliénés ; conformément à l’étymologie, puisque alienus en latin signifie étranger, les aliénés sont étrangers à eux-mêmes, ils ne s’appartiennent pas tant leur être propre est aliéné. Sans aller jusqu’au cas du fou, on peut dire de l’homme qui passe toute sa semaine toute la journée assis devant la télévision, regardant des programmes abêtissants, qu’il est aliéné : il ne réalise pas sa nature d’homme, il gâche les potentialités dont il est doté par sa nature, pour devenir un être avachi sur son canapé, ne déployant pas ses forces, amorphe, végétatif ; bref, il est aliéné par son addiction à la télévision. Tous les comportements pathologiques, que ce soit le drogué, le fou, le no-life, le fashion addict, relèvent donc d’une forme d’aliénation dans la mesure où ils s’écartent de ce qui est censé être leur voie naturelle. Toutefois, les difficultés à penser l’aliénation commencent dès lors que l’on essaye de savoir ce que pourrait être un homme non-aliéné, purement lui-même, fidèle à sa nature propre ; car comment savoir si un comportement relève de l’aliénation ou de la réalisation de soi, de la liberté ou de la servitude ? La difficulté vient de ce que l’homme n’est point un être chez qui tout est donné d’avance, comme s’il y avait un programme, une ligne fixe et précise à suivre pour se réaliser soi-même ; en vérité, l’homme est confronté à l’indétermination, et le concept de nature qu’on plaque sur celui d’humanité s’avère plutôt vague et flou. Si s’aliéner c’est simplement changer, alors l’homme s’aliène tout le temps nécessairement ; or, on comprend bien que ce qui est sous-entendu dans le concept d’aliénation, lorsqu’il n’a pas une acceptation juridique (c’est-à-dire le transfert à autrui d’une possession), c’est le concept de servitude : un homme aliéné est un homme serf, emprisonné dans une logique. La question est donc en fait de savoir quand on pourrait vraiment parler d’aliénation, de savoir quel est le domaine et le degré de changement ou de transfert qui s’opère en nous pour que nous puissions parler d’aliénation. Ce qui semble certain, c’est que l’aliénation présuppose que l’individu est inséré dans un cadre politique, qu’il est inscrit dans une communauté ; le sauvage ou l’homme à l’état de nature, en effet, sont toujours pleinement eux-mêmes, on ne voit pas en quoi ils pourraient être aliénés. On dirait donc que l’aliénation prend son point de départ dans l’état civil, au moment où l’on cesse d’être livré à soi-même, lorsque l’on dépend d’autrui et que l’on participe à un ordre commun : c’est seulement à partir de là, quand on établit un transfert de sa liberté à un représentant, qu’il y a aliénation, et que ce concept se complexifie. D’où la nécessité d’analyser le concept d’aliénation, afin de tâcher d’introduire de l’ordre et de la clarté dans cette notion qui souffre d’une surcharge et d’une ambiguité sémantique, et ce, d’abord en commençant par réfléchir sur la nécessité de l’aliénation de l’individu dans le passage de l’état de nature à l’état civil. Mais il serait réducteur de réduire l’aliénation à un processus opéré dans le passé et de façon définitive ; il importe de déterminer ce que l’aliénation veut dire pour nous maintenant, dans une société moderne, qui pose certaines contraintes qu’on peut juger aliénantes. Comment donc déterminer les types d’aliénation sociales qui asservissent l’homme ? Et, par suite, afin de ne pas demeurer dans un fatalisme malsain, comme si nous étions forcés d’être aliénés par certaines exigences de la société, comment résister à cette aliénation, et faire de la nécessité sociale du changement de soi, non le lieu de la servitude et de la dépossession de soi, mais le lieu de la liberté et de la conquête de soi ? En somme, on le voit déjà, réfléchir sur l’aliénation nous conduit à penser la possibilité de notre liberté et à la forme qu’elle prend une fois compris la nécessité d’abdiquer une part de cette liberté en la transférant à des représentants de l’ordre politique.

***

Commençons par essayer de concevoir ce que pourrait être un homme qui serait purement lui-même, qui ne serait pas obligé de passer par des médiations quelconques pour vivre, qui n’aurait rien transféré de sa liberté naturelle. Cet homme pourrait faire tout ce qu’il veut ; personne ne s’opposerait à ses actions, car il ne doit rien à personne ; il jouit pleinement de sa liberté naturelle. Mais que faire de sa liberté dans la solitude, détourné de la possibilité de former des groupes avec ses semblables ? L’action possible se trouve donc considérablement limité. En vérité, un tel homme qui n’aurait subi aucune aliénation serait une bête de proie, utilisant toute son énergie à survivre, et n’y parvenant que péniblement. Une telle existence frôlerait l’état animal, inconscient, soumis à l’instinct ; la pensée, la délibération, n’a pas de place ici. Un tel homme n’aurait donc point de distance vis-à-vis de lui-même ; son existence est livré à l’immédiateté. Des théoriciens : politiques tel que Hobbes ont décrit la vie de l’homme à l’état de nature en insistant sur la menace perpétuelle à laquelle est soumis l’individu : les risques de mourir sont omniprésents, les hommes se disputent entre eux, il y a des violences, des meurtres ; c’est la guerre de tous contre tous ; et l’hoomme se révèle être un loup pour l’homme ; homo homini lupus ; il n’y a point de confiance entre les hommes, pas d’échange utile, mais toujours une terreur de se faire occire par son prochain. On voit donc bien que si tant est que l’homme veut être ce qu’il est, il doit accepter de devenir lui-même, c’est-à-dire de passer par un processus comportant des médiations, ce qui implique nécessairement de s’aliéner soi-même et de sortir de l’état de nature.

D’où vient cette nécessité à devenir soi-même ? On ne comprendra pas les subtilités de l’aliénation et de la réalisation de soi tant que l’on aura pas répondu à cette question. L’homme a cette particularité qu’il n’est pas immédiatement ce qu’il est ; il doit se faire ; il doit se réaliser lui-même. Autrement dit, pour comprendre l’homme, on ne peut se contenter de le décrire sous le mode de l’être, il faut aussi le penser sous le mode du devoir-être. Ce n’est pas parce qu’on est né homme, que l’on est humain ; il faut conquérir son humanité, il faut produire son humanité ; sans cela, on ne comprendra pas pourquoi on pourrait utiliser l’adjectif “inhumain” pour caractériser certains hommes indisciplinés, barbares, n’obéissant pas aux règles élémentaires de la vie civilisée. Pour parvenir à devenir ce qu’il est, à accéder ainsi à une forme supérieure de liberté, l’homme doit donc s’éduquer, passer par de nombreuses médiations, se perfectionner (l’homme est l’animal de la perfectibilité dit Rousseau), afin de se conquérir lui-même. C’est en ce sens que Marx qualifie l’homme d’être générique conscient : l’homme dépasse sa simple subjectivité immédiate, et il détermine un universel objectif. C’est l’homme qui fait son histoire en se séparant de la nature par le travail. Par conséquent, un homme à l’état de nature, un homme sauvage, qui serait incapable de travailler, de communiquer avec ses semblables pour s’organiser dans une communauté, est davantage un animal qu’un homme ; c’est ce dont témoigne le cas de l’enfant sauvage étudié par le docteur Itard, Victor de l’Aveyron ; il s’est révélé que cet enfant n’avait pas encore une sensibilité et une faculté de raisonner développés, preuve que tout n’est pas donné immédiatement à l’homme, et qu’il doit s’éduquer pour se faire pleinement homme. Tant qu’il n’est pas entré dans un processus de médiation, d’éducation, de perfectibilité, l’homme reste indéterminé, irréalisé, sans avoir conquis son humanité. D’où la nécessité d’aliéner ce statut d’homme naturel pour passer à l’état d’homme civilisé.

À proprement parler, l’homme ne peut pas vivre dans l’état de nature ; il n’y a pas d’autarcie possible pour l’homme ; il doit forcément communiquer avec autrui, s’organiser, faire des groupes, déléguer certaines responsabilités, et, en somme, créer un ordre politique. Ceci va d’ailleurs dans le sens des faits, puisque les enfants sauvages sont des cas rarissimes, isolés ; ce sont des accidents qui ne dévoilent pas un véritable mode d’être de la nature humaine. Aristote avait donc raison de dire, au début de sa Politique, qu’un homme vivant seul serait ou une bête ou un dieu ; dans tous les cas, ce n’est pas un homme. Pour qu’il devienne homme, il faut qu’il se civilise et qu’il s’aliène. Comment pourrait-on décrire cette aliénation ? Cette aliénation est décrite par les théoriciens du contrat social. Ainsi Hobbes, même s’il n’emploie pas le terme, puisque c’est Rousseau qui l’emploiera dans ce sens là le premier, décrit une forme d’aliénation des individus lors du passage de l’état de nature à l’état civil. Cette aliénation consiste à céder son droit, à transférer sa liberté à une entité politique ; c’est cette aliénation de la liberté naturelle qui permet l’association des individus et la constitution de l’état civil. Cette aliénation permet à l’homme naturel d’obtenir la paix et la sécurité, et de pouvoir s’émanciper de sa condition primitive ; c’est une aliénation avantageuse à l’individu et même nécessaire ; c’est une question de survie. Ainsi Rousseau insiste, dans le chapitre VI de la première partie du Contrat Social, sur le caractère nécessaire du passage de l’état de nature à l’état civil ; c’est une question de survie : “Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l’état de nature, l’emportent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister, et le genre humain périrait s’il ne changeait sa manière d’être.” L’aliénation de la liberté naturelle de l’individu n’apparaît donc pas comme un choix ; c’est une nécessité ; c’est l’impossibilité de survivre dans l’état de nature qui conduit les hommes à aliéner leur liberté naturelle. Rousseau est celui qui a été le plus clair sur l’aliénation politique que suppose le passage à l’état civil : “Ces clauses bien entendues se réduisent toutes à une seule, savoir l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté.” L’aliénation peut être vu comme un sacrifice, mais ce sacrifice apporte finalement plus de bien que de mal, d’autant que, outre la sécurité, le passage à l’état civil apporte, comme l’indique Rousseau dans le chapitre VIII de la première partie du Contrat Social, la justice, la moralité, le devoir, le droit, la liberté morale ; et surtout le développement des facultés qu’entraîne ce passage à l’état civil fait que l’homme devient un homme : “Quoiqu’il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu’il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s’exercent et se développent, ses idées s’étendent, ses sentiments s’ennoblissent, son âme toute entière s’élève à tel point, que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir cesse l’instant heureux qui l’en arracha pour jamais, et qui, d’un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme”.

Bref, avec la nécessaire aliénation de l’homme pour passer à l’état civil, il y a pour l’homme une perte de sa liberté naturelle mais qui est largement compensé par les avantages qu’offre l’institution de la société civile. Toutefois, ces réflexions ne peuvent suffire ; nous nous sommes jusque là contentés d’une aliénation ancienne et supposé, il nous faut maintenant déterminer les types d’aliénation concrètes qui peuvent s’opérer sur l’individu dans l’état civil, et qui sont précisément les “abus” que dénonçait Rousseau qui dégrade l’humanité conquise de l’homme.

L’aliénation, en effet, a un sens beaucoup  plus concret et beaucoup plus courant que celui de transfert d’une possession à autrui, ou, comme chez Rousseau, d’un transfert de liberté naturelle. Par aliénation, on entend surtout aujourd’hui une dépossession de soi, causée par des raisons diverses, qui laisse place à un malaise malsain, un sentiment de ne pas faire ce qu’on devrait faire, une impression humiliante d’abaissement de soi-même, comme si l’activité réelle de l’individu ne correspondait pas à ce qu’elle devrait être, en droit, pour qu’elle soit digne de l’humanité. L’aliénation, loin d’être alors le processus nécessaire par lequel l’homme conquiert sa liberté civile et son humanité, devient alors un obstacle ; autrement dit, au coeur même de la liberté civile, la liberté de l’homme et ce qui fait sa dignité est constamment menacé ; il ne suffit point d’être sorti de l’état de nature pour être vraiment soi-même et libre. Que penser par exemple de l’existence des esclaves, qui font parti de la société civile en étant exclu de tous leurs droits, n’étant que des choses, des propriétés échangeables ? On voit bien que l’aliénation de la liberté naturelle contre une liberté civile qui est en fait un esclavage civile est en fait un marché de dupe ; l’esclave a beau appartenir à une société politique, il n’est pas pleinement homme pour autant, car il est soumis à des contraintes inhumaines l’empêchant de pouvoir se réaliser lui-même ; il ne peut pas déployer ses potentialités, lesquelles sont condamnés à n’être jamais que des virtualités, puisque ses forces sont utilisés à des fins qui sont en contradiction avec l’épanouissement de son être. Bref, il existe une aliénation sociale, et c’est cette aliénation qui n’a pas cessé d’être dénoncé par le marxisme.

L’aliénation peut en vérité prendre plusieurs formes ; il existe plusieurs types d’aliénation, qu’on détermine en fonction du phénomène social qu’on vise. Par exemple, il y a une aliénation religieuse, qui fut notamment dénoncé par Feuerbach dans L’essence du christianisme. L’homme invente des dieux à son image, et sa conception de la divinité se rapproche de plus en plus de l’humanité. Mais ces dieux inventés par l’homme cachent l’essence de l’homme, d’où la dénonciation de l’aliénation religieuse : la religion nous détourne de placer nos efforts ici-bas, et conduit à cultiver des espérances dans l’au-delà, ce qui est vain. Au lieu de se penser comme être générique, l’homme attribue ses propres qualités à un être imaginaire, la divinité ; ce faisant, l’homme ne fait que de s’idolâtrer lui-même sans le savoir, et manque l’essentiel, à savoir que c’est par l’homme qui est la source de tout progrès, et que c’est en mettant les pouvoirs de l’homme au coeur de sa réflexion que l’on peut vraiment progresser.

En continuité avec l’aliénation religieuse, on peut aussi dénoncer une forme d’aliénation morale. Non pas que la morale asservit l’homme ; ce serait plutôt le contraire ; mais il existe une forme dégénérée de morale, une morale moralisante et moralisatrice, dont les dragons de vertus, les bigots, les moralisateurs, les superstitieux sont les représentants. La morale, loin d’être un moyen d’élévation pour l’homme, devient alors le lieu de son humiliation et de son rappel à l’ordre permanent. L’aliénation morale prend donc une application bien plus concrète que l’aliénation religieuse dénoncée par Feuerbach ; il s’agit ici d’un ensemble de dogmes, qu’on refuse d’examiner et de critiquer, qui limite les potentialités de l’homme par l’interdit, ou, ce qui est bien pire, par l’incorporation du sentiment de culpabilité. Lorsqu’un individu est oppressé par des dogmes étrangers à lui-même, et qu’il souffre de cet état, on peut dire qu’il est aliéné par sa morale. Pour prendre un cas concret, comment ne pas reconnaître une forme d’aliénation dans l’attitude de Saint Augustin qui, dans les Confessions, se blâme sévèrement lui-même pour avoir pris du plaisir à la contemplation de la lumière du soleil, sous prétexte que ce serait un plaisir déjà trop charnel, trop lié au sens, et donc impur, et donc impie ! Comme si apprécier les choses de ce monde pouvait être blâmable en soi ! On voit donc qu’il y a chez certains chrétiens intransigeants comme Saint Augustin une condamnation injuste de tout plaisir, et une permanente condamnation de soi ; d’où des jérémiades, des plaintes exaspérantes, des interdits excessifs, des frustrations douloureuses, qui finalement ne peuvent que nous conduire à penser qu’il est victime d’une forme d’aliénation, comme en témoigne cet extrait : “Ah ! Le pauvre être que je suis ! Seigneur, aie pitié de moi. Entre mes peines et les bonnes joies il y a conflit, sans que je sache de quel côté penche la victoire. Ah ! Le pauvre être que je suis ! Aie pitié de moi, Seigneur. Ah ! le pauvre être que je suis ! Voici mes plaies que je ne cache point : tu es médecin, je suis malade ; tu es miséricordieux, j’ai de la misère.”

De la foi religieuse à l’aliénation morale, il n’y a donc peut-être qu’un pas…

Toutefois, si le concept d’aliénation a pris une telle portée à partir du XIX ème siècle, c’est du fait de son application dans le domaine du travail. Marx et les marxistes n’ont eu de cesse de dénoncer l’aliénation de l’homme causé par un travail asservissant, qui dépossède l’homme de lui-même. Pour bien comprendre cette critique de l’aliénation au travail, il faut se souvenir que pour Marx, le travail n’est pas mauvais en soi, bien au contraire ; le travail est libérateur, mais à condition qu’il permette à l’homme de libérer ses forces et que l’activité du travailleur ait un sens pour lui-même. Le travail est même ce qui produit l’humanité de l’homme, en tant que le travail permet à l’homme de s’arracher du joug de  la nature et d’humaniser la nature. Par là, le travail est un moyen pour l’homme d’objectiver son essence ; il y a une dimension créatrice dans le travail, comme on le voit dans le travail méticuleux de l’artisan qui donne une forme à la matière qu’il travail. L’aliénation dans le travail n’est donc pas du tout une fatalité, elle est une conséquence des rapports sociaux, qu’il faudra tâcher de modifier si l’on veut que le travail soit conforme à ce qu’il devrait être et qu’il soit vraiment un moyen de libérer l’homme. En effet, ce qu’on constate en étudiant les sociétés, c’est que le travail, dans la mesure où le travailleur était forcé et où il n’était pas maître de lui-même, apparaît comme le lieu de la servitude par excellence ; c’est ce que met en valeur Simone Weil dans ses  Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale : “Les efforts du travailleur moderne lui sont imposés par une contrainte aussi brutale, aussi impitoyable et qui le serre d’aussi près que la faim serre de près le chasseur primitif ; depuis ce chasseur primitif jusqu’à l’ouvrier de nos grandes fabriques, en passant par les travailleurs égyptiens menés à coups de fouet, par les esclaves antiques, par les serfs du Moyen Âge que menaçait constamment l’épée des seigneurs, les hommes n’ont jamais cessé d’être poussés au travail par une force extérieure et sous peine de mort presque immédiate. “ Le travailleur moderne peut paraître libre, puisqu’il n’est plus esclave d’un maître, mais Marx a montré, en analysant la condition du prolétaire au XIXème siècle, que derrière le travail apparemment libre se cachait une forme beaucoup plus efficace et perverse de servitude. Ceci vient essentiellement du progrès excessif de la division du travail qui rend la tâche de l’ouvrier particulièrement pénible et dénué de sens. L’ouvrier a le sentiment de devenir une marchandise ; il ne parvient pas à cerner la finalité de son travail ; ses efforts n’ont pas de sens pour lui. Il est le rouage d’une machine, un mécanisme répétitif. Le travailleur est alors réellement aliéné, il travaille uniquement parce qu’il est contraint de le faire ; il est dépossédé de lui-même au profit d’un autre, le bourgeois capitaliste.

Dans ces conditions, on comprend pourquoi Rousseau nous avertissait que le passage à l’état civil ne se faisait pas sans risque d’abus ; à travers cette typologie rapide des formes d’aliénation, on voit l’homme se déposséder de lui-même pour des raisons diverses, preuve que la conquête de l’humanité par l’homme est un effort permanent. C’est cet effort qu’il nous faut maintenant interroger, en nous demandant comment l’homme peut lutter contre ces formes d’aliénation sociale, et réellement se réaliser concrètement lui-même, sans refuser les nécessités de l’état civil.

En effet, il serait vain de se prendre de nostalgie pour un état de nature qui n’a d’ailleurs peut-être jamais existé et essayer de s’en rapprocher ; le passage à l’état civil est définitif, et c’est dans le cadre de l’état civil que les aliénations sociales doivent être combattues. Or, il se trouve que nous n’avons pas besoin de spéculer sur les possibilités éventuelles de l’homme de se libérer de ces aliénations que nous avons brièvement exposées, puisque de fait, il l’a fait, il s’est assez largement libéré de l’aliénation religieuse, morale, et de l’aliénation du travail. Non pas que ces formes d’ aliénation n’existent plus ; mais il faut reconnaître que l’évolution de la société a énormément atténué ces modes de dépossession de soi. D’abord, parce que nous ne vivons plus dans un État dominé par la pensée religieuse ; la laïcité est un acquis, et l’homme n’est plus, ou peut-être est moins asservi aux dogmes religieux. De même, les dragons de vertu se font rares, les moralisateurs n’interdisent plus grand chose et suscitent surtout la moquerie. Cette apparente suppression de l’aliénation morale doit être relevée, même si, comme nous le verrons plus tard, il s’agit peut-être moins d’une suppression que d’une transformation du mode d’aliénation. Surtout, il semble que les conditions du travail au XXI ème siècle ne sont plus du tout les mêmes qu’au temps où Marx ou Simone Weil dénonçaient l’aliénation de l’individu par le travail. Pour le dire très rapidement, l’allègement considérable du temps de travail, l’utilisation des techniques modernes efficaces qui diminuent l’effort du travailleur, l’élévation générale du niveau de vie, la mise en place d’un système de retraite et de sécurité sociale, et de façon générale, le développement de l’État Providence, tout cela fait que la nécessité du travail est beaucoup mieux vécu maintenant qu’il y a un siècle.

L’histoire sociale des deux derniers siècles semble donc montrer que les droits naturels attribués à l’homme,  ne sont pas tant des droits que l’État devrait garantir, que des droits qui doivent être conquis dans un processus complexe de réforme social s’opérant par des dialogues et des négociations entre les citoyens et l’État. Autrement dit, les droits de l’homme demeurent abstraits, formels et sans intérêt pour le citoyen tant qu’ils ne sont pas actualisé effectivement au moyen de mesures concrètes qui permettent de résorber les aliénations sociales dont souffrent certains membres de la collectivité. Ce qui nous intéresse ici particulièrement, c’est la manière dont ces transformations se sont faites. Ce sont les réformes faites tout au long des deux derniers siècles qui ont permis à la société d’évoluer, c’est-à-dire que des citoyens ont dû lutter pour leurs droits, et que les représentants de la République ont dû petit à petit accordé ces droits. La laïcité et l’augmentation des salaires ne sont pas venus spontanément ; ils ont dû être conquis. Ceci implique une action délibérée de l’homme, qui doit prendre conscience de son aliénation, et chercher les moyens de s’émanciper de sa condition pour s’épanouir dans une société dans laquelle il est de toute façon contraint de vivre. On voit par là que la première condition d’une libération de l’homme et la prise de conscience de l’aliénation qu’il subit, et par suite, de la compréhension des causes de l’aliénation. Pour espérer sortir de l’aliénation, quelle qu’elle soit, il faut la connaître. On se rapproche ici d’une conception de la liberté qui est développée par Spinoza, qui pensait la liberté se trouvait dans la compréhension de la nécessité et donc dans l’effort de la raison. Et, en effet, comment pourrait-on s’émanciper de quoi que ce soit si l’on ne comprend pas les mécanismes de ce qu’on subit ou de ce que l’on combat ? Ainsi, celui qui est le plus soumis à l’aliénation sociale, c’est l’ignorant qui, de manière naïve, se laisse complètement aller aux forces politiques ; il suit le courant avec une conscience endormie ; il joue le jeu du politique sans s’en rendre compte, et surtout, sans comprendre ce qui lui arrive, d’où un sentiment terrible d’absurdité. Il semble que c’est précisément ce qu’on peut observer aujourd’hui, dans une forme d’aliénation moderne que véhicule notre société de consommation hédoniste. Le nihilisme contemporain, visible à l’empressement singulier à se divertir sans cesse, au refus de toute forme de sérieux, au rejet de toute hiérarchie au profit d’un relativisme naïf, à la promotion de loisirs futiles qui font négliger la formation de l’esprit,  et à la constitution d’une société “hyperfestive”, pour parler comme Philippe Muray, (il paraît que c’est la fête de la philo en ce moment), semble être le symptôme de cette aliénation contemporaine dont peu de personne semble avoir clairement conscience.

***

Par là est visible l’aliénation sociale toujours vivace qui se renouvelle en même temps que se renouvelle la société ; par là se comprend surtout que si l’homme veut vraiment prendre pleinement possession de lui-même, et ne pas être la proie aux formes récentes de servitude, il doit sans cesse être sur ses gardes, entraîner son esprit à comprendre et à dire non aux mécanismes sociaux qui risquent d’être une entrave à la réalisation de sa nature, qui l’empêchent de devenir ce qu’il est. En ce sens, l’esprit qui reconnaît l’aliénation de l’homme, c’est-à-dire qui comprend et refuse cet abaissement de l’être de l’homme par rapport à ce qu’il devrait être, cet esprit critique et rationnel est le mouvement dynamique par lequel l’homme conquiert sa liberté et réalise son humanité.

Un commentaire sur “L’aliénation

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :