L’espace est le cadre de ma puissance, le temps est celui de mon impuissance

L’espace et le temps sont les cadres de mon expérience. Tout le contenu de mon expérience est dans ces deux cadres, ces deux formes de ma sensibilité ;  je ne peux agir ou penser indépendamment de l’espace et du temps. Tout ce qui apparaît à ma conscience, tous les phénomènes, sont à la fois perçus dans l’étendue, et donnés comme successifs. Nous ne pouvons nous représenter un objet sans le faire entrer dans ces deux cadres. Bref, au-delà de tout clivage entre réalistes et idéalistes, l’espace et le temps apparaissent pour tous les hommes comme ce qui rend possible l’expérience : toute notre vie psychique et matérielle passe nécessairement par eux, que l’espace ou le temps existent indépendamment de notre esprit ou non. Toutefois, nous aurions sans doute tort de considérer l’espace et le temps comme deux cadres qui auraient le même statut pour l’esprit, comme s’ils étaient les deux verres d’une même paire de lunette. Ce serait aller trop vite en besogne que de construire un parallélisme parfait entre l’espace et le temps, et d’attribuer l’étendue à l’un, la succession à l’autre, sans faire voir le rôle profondément différent qu’ils jouent dans notre esprit, différence de rôle qui explique la différence des jugements et des impressions qu’ils suscitent en l’homme. L’expérience montre en effet que les réflexions humaines sur l’espace et sur le temps révèlent des réactions très différentes, presque opposées. Si on se laisse aller à penser à l’espace, nos rêveries font naître en nous des images de voyages, des invitations au voyage, comme dit le poète : l’espace représente la possibilité du mouvement ; l’espace, c’est là où je peux aller, c’est là que les choses sont, c’est là où je peux agir.  Les méditations à propos du temps, à l’inverse, nous font plonger dans le passé ou le futur, c’est-à-dire ce qui n’est plus ou ce qui n’est pas encore : nostalgie, attente impatiente ou angoissée de l’avenir, dans tous les cas, nous subissons le temps, nous sommes incapables de le maîtriser, il échappe à notre influence, nous sommes forcément dans un rapport passif avec lui. En somme, l’espace montre la potentialité de l’action, alors que le temps, au contraire, apparaît comme un flux inexorable contre lequel je ne peux rien. N’est-ce pas pourquoi les hommes rêvent tous, à un moment ou l’autre, de pouvoir arrêter le temps, alors qu’il paraîtrait bien saugrenu de vouloir supprimer l’espace ? On comprend bien alors le sens de la phrase de Jules Lagneau : “l’espace est le cadre de ma puissance, le temps est celui de mon impuissance”. Cette opposition entre la perception de l’espace et du temps, l’un exprimant la puissance et l’autre l’impuissance, alors qu’ils sont les deux cadres indispensables à la constitution de l’expérience, conduit à nous interroger sur les différentes caractéristiques de l’espace et du temps. Quelle est la fonction dans l’esprit de ces deux cadres et en quoi diffèrent-ils ? D’où vient que la représentation de l’espace renvoie à la potentialité de l’action, alors que le temps renvoie à la passivité de l’homme, voire au tragique de sa condition ? Ne pouvons-nous pas concevoir une maîtrise éventuelle du temps, qui nuancerait notre impuissance vis-à-vis de celui-ci, et qui en atténuerait l’opposition avec l’espace ?

Avant toute autre chose, il faut dire pourquoi on parle de cadre à propos de l’espace et du temps ; ceci ne va pas de soi, et l’opinion commune, naturellement réaliste, considère l’espace et le temps comme des réalités indépendantes de l’esprit, et ne prend pas en compte le rôle joué par l’esprit dans la perception du monde. Si on reste à ce niveau de réflexion, il paraît forcément étrange de parler de cadre de l’espace et du temps : on dirait bien plutôt, et très simplement, que les choses sont dans l’espace, que le temps coule, sans mettre en évidence le rôle de l’esprit. Mais dès que l’on réfléchit sur la perception, on ne peut pas soutenir que l’homme a un rapport uniquement passif avec les données du monde extérieur, comme si, dès que nous ouvrons les yeux, tout nous était immédiatement donné, sans aucun travail de notre part. Notre perception n’est point immédiate, elle est construite. Ce n’est pas les choses qui nous sont présentées, mais c’est nous qui nous les représentons, par l’intermédiaire de notre esprit. La querelle entre les philosophes porte sur la question de savoir dans quelle mesure notre esprit est impliqué dans la perception ; il est inutile ici de s’aventurer dans ce problème épineux ; notre souci est seulement de faire voir la nécessité de penser l’espace et le temps comme des cadres, et non comme des choses en soi.

Qu’entendons-nous par cadre ? Le cadre, c’est la forme qui contient les choses. Parler de cadre à propos de l’espace et du temps sous-entend que l’on a jamais affaire aux choses mêmes, que l’on passe toujours par un intermédiaire, par une médiation ; et cette médiation est située dans notre esprit. Ainsi on voit bien que dès que l’on pense le monde, on est forcé de le penser à travers le prisme de l’espace et du temps ; nous ne pouvons pas faire autrement ; dès que nous pensons à un objet quelconque, nous le pensons selon une certaine forme,  forme qui dépend de l’espace ; et nous voyons les choses se succéder, changer, c’est-à-dire dépendre du temps, qui est le principe du changement des choses. Si nous pouvons remarquer que des choses peuvent se passer dans le monde, c’est du fait de la causalité ; et pour qu’il y ait causalité, il faut la combinaison de la possibilité de l’espace et du temps, car un monde sans espace serait vide, et un monde sans temps serait statique. L’espace et le temps apparaissent donc comme les conditions nécessaires de notre représentation du monde ; mais nous voyons déjà que, même si leur travail est toujours conjoint, puisque nous percevons les choses à la fois dans l’espace et le temps, leur rôle est fondamentalement différent. D’où la nécessité de préciser ces rôles, afin de savoir si nous pouvons leur donner le même statut, avec neutralité, ou si, au contraire, leur fonction différente dans la vie de l’esprit aboutirait à leur attribuer à statut différent, voire opposé.

Pour Kant, l’espace et le temps sont des formes a priori de la sensibilité, ce sont des intuitions pures ; autrement dit, ce sont des cadres qui, indépendants de l’expérience, rendent possible l’expérience. Mais quand on lit les analyses de Kant, dans la Critique de la raison pure, à propos de l’espace et du temps, on s’aperçoit que des différences considérables se font voir entre ces deux formes, ces deux cadres. Kant dit que l’espace est la forme du sens externe tandis que le temps est la forme du sens interne. “ Le temps ne peut pas être intuitionné extérieurement, pas plus que l’espace ne peut l’être comme quelque chose en nous” dit Kant dans la première section de L’esthétique transcendantale. En effet, le cadre de l’espace fait que nous pouvons nous représenter des objets extérieurs à nous ; ils est la condition sine qua non de la perception du monde extérieur à nous-mêmes. Par l’intuition pure de l’espace, nous nous représentons des objets ayant une certaine longueur, largeur et profondeur ; nous pouvons estimer la distance qui nous sépare de ces objets ; nous anticipons les moyens d’atteindre ces objets, de les juxtaposer, de les mouvoir, de les travailler. C’est parce que j’ai en moi la forme de l’espace que je vois des objets distincts, se situant en des positions différentes, et que je puis me repérer, me situer par rapport à eux ; l’espace est ce qui me met en relation avec les choses extérieures. Le temps, au contraire de l’espace, renvoie à notre sens interne ; le temps est la forme du sens interne. En effet, le temps est avant tout une suite de successions qui s’expérimente en soi-même : nos états de conscience se succèdent, notre pensée est sans cesse en mouvement, et c’est cette expérience intérieure de la durée concrète, comme dirait Bergson, qui conditionne notre rapport au monde. Cette altération inévitable de nos états de conscience est le fondement de notre représentation du temps. Ainsi le héros de conte de fées qui parvient à arrêter le temps l’arrête pour tout le monde, mais pas pour lui : les montres, le mouvement du soleil et les autres hommes se sont arrêtés, mais pour lui, le temps continue, sans quoi tout serait statique, y compris lui-même, ce qui n’aurait aucun intérêt. En somme, le temps est une notion qui prend son sens d’abord à partir d’une expérience subjective, interne ; et les mouvements de la montre ou des astres, qui servent à mesurer un temps objectif, ne sont que des images, des signes, de la durée concrète.

L’opposition que nous venons de voir n’est pas anodine. L’espace relève de l’extériorité, le temps de l’intériorité. C’est à partir de cette opposition fondamentale que l’on peut réfléchir sur le caractère de puissance attribué à la représentation de l’espace, et au caractère d’impuissance attribué à la représentation du temps.

L’extériorité, c’est tout ce qui n’est pas moi, c’est tout ce qui déborde de ma conscience. Par le cadre de l’espace, le monde extérieur m’est donné, un monde auquel je ne peux m’assimiler : je sens un décalage, une séparation, une distance entre mon être et les choses. C’est précisément cette distance entre moi et les choses extérieures qui rend possible l’action. Et en effet, comment pourrait-on concevoir une action quelconque si tout était donné dans le même point, s’il n’y avait pas un effort, un mouvement à faire pour agir ? La représentation de la distance des choses est à l’origine de la potentialité de l’action. L’espace, pour moi, c’est la possibilité du mouvement. C’est parce que je vois mon stylo a une certaine distance que je peux déplacer mon bras pour le saisir ; c’est parce que je vois le décalage entre moi et cet objet extérieur à mon être que je peux agir. La perception de l’espace apparaît donc comme la condition de possibilité de l’action. Cela nous conduit à remarquer que la perception de l’espace n’est pas désintéressé, comme si la perception du monde nous était donné pour qu’on puisse le contempler ; mais, comme le dit Schopenhauer, le monde n’est pas un panorama ; il y a une utilité pratique concrète à percevoir la distance séparant les choses de moi-même, et il ne faut pas perdre de vue cette utilité de la représentation de l’espace. On comprend dès lors pourquoi on peut dire que l’espace est le cadre de ma puissance : c’est par l’espace que les mouvements et que les actions sont possibles. Nous ne sommes pas dans un rapport passif avec l’espace ; il nous est donné en tant que cadre dans notre esprit, comme une intuition pure de la sensibilité, et, par suite, nous utilisons la représentation de l’étendue, la perception des distances et des positions des objets pour orienter nos mouvements et pour agir sur le monde extérieur. L’espace est donc un intermédiaire nécessaire à l’action, une médiation entre le monde et moi qui me donne une puissance sur le monde. On peut remarquer que l’on parle de “conquête de l’espace” et jamais de conquête du temps… Les exploits qu’ont réalisé les hommes dans l’espace, en dehors de la terre, même s’il s’agit là d’un autre sens du mot espace, sont, en un certain sens, révélateurs de la puissance que permet la maîtrise de l’espace. Cette maîtrise est due en majeure partie par la constitution et le progrès des sciences mathématiques, géométriques, qui permettent de former un espace idéal et de quantifier selon des lois nécessaires les relations entre les nombre, ce qui rend possible la science physique qui elle-même, permet de maîtriser la nature, d’exercer notre puissance sur elle, selon la maxime de Francis Bacon : “commander à la nature en lui obéissant”.

Il en va toout à fait autrement du temps. Nous l’avons vu, le temps est le forme du sens interne, il est essentiellement subjectif : le temps, c’est la succession continue de mes états de consciences, et qui donne la règle de la succession de l’état des choses ; voilà pourquoi le temps peut sembler plus ou moins long, en fonction de mon état de conscience. Ceci implique que le temps me place dans une situation passive : on ne peut modifier ou exercer de maîtrise sur ce qui est purement intérieur, sur ce qui n’a pas de parties, sur ce qui ne se situe pas dans l’espace. Si le temps était situé quelque part, qu’il était donné dans une extériorité, nous pourrions avoir une influence sur lui ; mais ce n’est pas le cas. Je ne peux rien faire face à la nécessité de la durée : cette succession continue est inexorable, je suis complètement passif par rapport à la nécessaire altération de l’être. Le devenir, qui rend possible tout les changements du monde, par le passage de l’être au néant et du néant à l’être, et qui de ce fait apparaît également comme la condition de possibilité de la causalité et donc de l’action ; mais nous sommes passifs à l’égard du temps, et telle est la différence fondamentale, qui explique les plaintes que suscite la fatalité du temps qui ne cesse de couler, sans que nous y puissions rien. Le temps a un caractère destructeur, d’abord parce qu’il nous fait vieillir, et mourir, inévitablement, sans faute. On connaît le proverbe latin : vulnerant omnes, ultima necat (Elles blessent toutes, la dernière tue). Le temps me conduit inévitablement à la mort, et chaque instant est progrès de la mort sur la vie ; comme le dit Proust : “Je comprenais que mourir n’était pas quelque chose de nouveau, mais qu’au contraire depuis mon enfance j’étais mort bien des fois”. Toutes les réflexions tragiques de la littérature universelle à propos du temps est la meilleure preuve que le temps est ressenti par l’homme comme un poids dont il ne peut se libérer ; il sait qu’il est embarqué, et il sait qu’il n’y pourra jamais rien, alors que l’espace offre toujours la possibilité d’être maîtrisé. Si notre condition peut être dite tragique, c’est parce que nous savons que tout est condamné à être la proie du temps, à se corrompre dans l’écoulement indéfini des heures. Ajax, dans la pièce de Sophocle, exprime en des termes poignants le pouvoir destructeur du temps, source de tragédie : “Oui, le temps, dans son cours immense, révèle ce qui était caché, et dérobe ce qui paraissait au jour ; rien ne lui est impossible, il surprend en faute même la religion du serment et la rigueur des âmes inflexibles. “ Rien n’échappe au temps, nous sommes impuissants face à lui et il nous rend impuissants nous-mêmes au cours de son écoulement illimité : “Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide” dit Baudelaire dans l’un de ses plus saisissants poèmes, l’Horloge. Qui mieux que les écrivains et les poètes fait sentir l’irréversibilité du temps ? En effet, alors que l’on peut toujours revenir dans un lieu, retourner en arrière dans l’espace, le travail du temps, sauf dans les rêves des hommes, est irréversible, irrévocable : on ne revient pas en arrière. Le temps a un sens ; il avance ; et tous les gémissements, toutes les révoltes des hommes ne changeront jamais rien à sa direction. D’où le sentiment de nostalgie, lorsqu’on ressent au fond de soi-même le souvenir d’un passé ancien accompagné de la certitude que ce passé est définitivement mort, qu’il ne ressuscitera jamais. On peut retrouver sa ville natale ; on ne peut retrouver son enfance. D’où également un sentiment écrasant de vanité : que l’on considère par exemple les grands empereurs qui ont dominé des terres, qui ont conquis des espaces ; tout puissants qu’ils furent, ils ont tous fini par être engloutis dans le fleuve du temps, tous se sont retrouvés dans le Styx, comme tout le monde, forts ou faibles. Les plus beaux empires sont condamnés à périr ; les familles nobles finissent par s’éteindre ou par dégénérer, comme dans le Temps retrouvé où l’on voit que la médiocre Mme Verdurin s’est mariée au Prince de Guermantes ; l’humanité, et même le système solaire, sont condamnés à être emportés dans l’impitoyable roue du temps.

Ainsi on voit bien que même si c’est le travail conjoint de l’espace et du temps qui rend possible la causalité, le sujet, qui porte en son esprit les cadres de l’espace et du temps, ne peut pas les interpréter de la même manière : il se sent actif et puissant quand il avance dans l’espace, il se sent passif, faible, et presque déjà mort, lorsque le temps roule sur lui.

Toutefois, nombreux sont les hommes qui ont cherché à atténuer le désespoir causée par le temps ; ne peut-on pas voir dans ces tentatives, si elles sont fructueuses, un moyen d’atténuer l’opposition frappante entre l’espace et le temps ?

On pourrait penser à la philosophie de Bergson qui, sans doute, retournerait la phrase qui a fait naître cette réflexion, l’espace étant pour lui un milieu clos, homogène, purement quantitatif, dont on ne peut rien attendre, qui contamine jusqu’à notre pensée du temps ; alors que ce dernier, s’il est bien considéré, c’est-à-dire en tant que durée concrète et non en tant que temps spatialisé, apparaît, selon Bergson, comme le fondement de notre liberté. Toutefois, malgré les critiques nombreuses de Bergson contre l’idée de l’espace et sa valorisation de la durée, il ne peut changer le caractère passif du temps qui passe, et qui est responsable du sentiment d’impuissance donné par la pensée du temps. Il faut encore que j’attende que le sucre fonde ; je suis passif devant mon verre d’eau. En outre, Bergson, dans L’essai sur les données immédiates de la conscience, fait l’éloge de la passion : dans la mesure où elle exprime mon moi profond, ma personnalité, la passion peut me faire agir librement ; mais cette liberté dans la passion, où il faut s’abandonner à sa propre personnalité, comme le fait Alceste, est bien loin de l’idéal de la liberté comme maîtrise de soi, comme puissance sur soi-même. À vrai dire, il semble que la véritable puissance s’exerce bien plutôt dans la force de notre action sur les choses, dans l’artisan qui bâtit un bel ouvrage,  et que la contemplation de notre durée concrète nous éloignerait de l’action plutôt qu’elle nous en rapprocherait. Michel-Ange sculptant son David ou peignant le Jugement Dernier ne cherche pas les données immédiates de sa conscience ; c’est en faisant, c’est en travaillant l’oeuvre, extérieure à lui, située dans l’espace, qu’il est vraiment libre et qu’il imprime la marque de sa puissance sur les choses ; c’est en se confrontant à l’espace que sa personnalité puissante se révèle, et non dans une vaine introspection.

Le seul moyen de réduire le caractère tragique du temps serait d’atteindre une forme d’éternité. Le pensée religieuse et philosophique abonde en réflexions sur la possibilité de l’éternité, c’est-à-dire de sortir du temps. Cette aspiration à suspendre le cours du temps, ce désir d’éternité, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Ferdinand Alquié, semble une tentative naturelle de l’homme pour échapper à sa condition tragique. L’immortalité de l’âme permet déjà d’atténuer le drame de la mort, en faisant croire à la persévérance de la personnalité après la décomposition du corps ; mais plus profondément, la pensée de l’éternité, c’est-à-dire d’un état où le flux destructeur du temps serait interrompu, atténue la tragédie de notre existence soumis au temps. Simone Weil, dans ses derniers textes, imagine que la vie sur terre est un mélange de temps et d’éternité, avant d’ajouter que l’enfer serait du temps pur et que le paradis serait, au contraire, pure éternité. L’enfer serait donc pur destruction, changement perpétuel, sans possibilité de retenir le temps, alors que le paradis serait une sorte de condensation de tous les instants, une synthèse du passé, du présent, et du futur. Mais toutes ces considérations sur une éternité à venir sont vouées à être de l’ordre de l’espoir ; elles ne nous consolent pas pour cette vie là, sur terre, qui semble irrémédiablement soumis au temps.

Peut-être que la contemplation esthétique nous permettrait d’éprouver des instants d’éternité, aussi paradoxale cette expression puisse paraître ; ainsi, la contemplation esthétique, telle qu’elle est considérée par Schopenhauer, permettrait, selon son expression, “d’arrêter la roue du temps”, par la saisie intuitive de l’Idée platonicienne transmise par l’oeuvre d’art du génie. Mais bien plus que dans les théories des philosophes, l’oeuvre géniale de Marcel Proust, qui est une longue méditation sur le temps, est la meilleure tentative de nous réconcilier avec le temps, en le retrouvant par l’art. À la fin de la Recherche, le narrateur comprend que c’est seulement par l’art qu’il pourra retrouver son enfance recherchée, et que les réminiscences causées par ses sens ne pouvaient que lui donner des indices de la vraie voie à suivre, la voie de l’art. Par l’art, le narrateur retrouve et synthétise les parties éparses de son moi, disséminé dans son passé ; c’est la création de l’oeuvre qui rend possible la réconciliation du moi et du temps. Par l’art, tout se réunit en un seul ouvrage, et tout prend sens ; le côté de Guermantes rejoint le côté de chez Swann ; les souvenirs des événements, des lieux, de sentiments, ne demeurent point des images vagues et confuses du passé, mais retrouvent un sens nouveau, plus fort, universel, en s’inscrivant dans un chef-d’oeuvre personnel.

Cet exemple est admirable car il nous fait voir que l’effort, le travail persévérant, l’action humaine bien conduite, peut, même si elle trouve sa source dans l’espace, nous aider, si ce n’est à supprimer, du moins à affaiblir le sentiment de la destruction de notre être par le temps. La phrase qui nous a guidé dans notre réflexion est parfaitement fondé : nous saisissons l’espace alors que nous sommes saisis par le temps. Mais nos divers moyens d’agir sur le monde extérieur rendent possible une influence de nos efforts sur notre sentiment du temps, comme dans la musique, où les gestes maîtrisés des hommes s’inscrivent dans une certaine durée et peuvent donner, lorsque la musique relève du génie, à l’auditeur un sentiment puissant d’éternité, qui fait s’évanouir, au moins pour quelques instants fugitifs, la perception du temps qui passe. Mais plus simplement, même l’artisan qui construit son ouvrage, dans la mesure où il se confronte au monde extérieur des choses, où il maîtrise l’espace, et surtout où il est pleinement actif, ressent moins le poids du temps que le solitaire qui médite dans sa chambre. L’action sur les choses remède à l’ennui, et nous pouvons atténuer le sentiment angoissant du temps qui passe par le refus de l’introspection malsaine et la résolution d’agir plutôt que de regarder le temps agir sur nous. On comprend dès lors que l’homme doit sans cesse s’efforcer de se faire plus puissant par l’action effective sur les choses dans l’espace, c’est-à-dire dans le monde extérieur, afin d’atténuer le sentiment triste de notre impuissance, sceau du temps sur notre existence d’être temporel, et donc mortel.

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