L’événement

Le temps passe ; les causes engendrent des effets ; les phénomènes se succèdent ; des choses arrivent. Il y a du mouvement dans l’être, des changements, des altérations, des nouveautés. Telle est la loi du devenir : chaque instant est porteur de changement, à tout moment, il y a du nouveau, même si cette incessante altération de toutes choses n’est pas toujours visible à nos yeux. Ces changements sont innombrables, et aucun être humain ne peut prendre en considération tout ce qui arrive en une seconde dans l’univers. L’homme est contraint de sélectionner certains changements parmi tous les changements du monde pour pouvoir penser le devenir. Il y a une somme incalculables de faits, que l’homme relève ou non, et celui-ci choisit, parmi cette somme, les faits qui sont les plus significatifs, qui sont le plus porteurs de sens, qui ont la plus haute charge symbolique, et tel est, à première vue, ce que nous appelons un événement : un fait privilégié. L’événement s’oppose donc au simple fait : le fait est noyé dans la somme des autres faits, alors que l’événement, lorsqu’il est mis en évidence, éclate, rayonne, resplendit sur tous les faits. Non point que les faits soient annulés ; mais ils demeurent presque invisibles, passent inaperçus, tant qu’ils ne sont pas considérés à travers le prisme de l’événement, à partir duquel les faits s’articulent, s’ordonnent, et prennent un sens déterminé. L’étymologie du mot événement nous mène sur les mêmes voies : eventus, en latin, c’est le résultat, l’effet, l’issue ou le succès, c’est-à-dire quelque chose qui arrive mais qui est l’achèvement, de quelque chose, l’aboutissement, le dénouement, ou l’accomplissement d’un processus. En somme, l’idée à retenir est que l’événement sort de l’ordinaire, se démarque du cours monotone des choses ; l’événement est toujours important d’une façon ou d’une autre, et s’oppose aux faits quelconques dont est constitué le mouvement uniforme du monde. D’où la différence avec l’accident, qui lui aussi est inattendu, mais qui est moins chargé de sens. Ce premier travail de définition ne saurait être satisfaisant pour comprendre le concept d’événement dans toute sa portée, car de nombreux problèmes se posent dès que l’on y pense quelques instants ; car nous ne savons pas encore comment se forme un événement, nous ignorons pourquoi il y a des faits qui se démarquent des autres, nous sommes incapables de dire ce qui fonde la nécessité du concept d’événement ainsi que le sens de son usage dans de multiples domaines de l’activité humaine. D’où l’urgence de se lancer dans une investigation philosophique régie par la question platonicienne : ti esti ? Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que l’événement ? Par là, nous ne cherchons pas uniquement une définition de dictionnaire, qui nous enseignerait seulement le sens général d’un mot ; ici, nous voulons comprendre le concept d’événement, nous voulons cerner la nature de l’événement, nous partons à la chasse de son essence, de ce qui fait que l’événement est l’événement. Cette enquête philosophique se structure autour des problèmes posés par le concept d’événement dès qu’on l’interroge : d’abord, comment se fonde la différence essentielle entre les événements et les simples faits ? Par suite, pourquoi privilégier certains faits à d’autres, puisque le cours du monde est censé s’expliquer par la totalité de ses causes, et non par quelques unes d’entre-elles ? Existe-il réellement, objectivement, des événements qui auraient un sens indépendamment du discours, ou est-ce qu’au contraire, l’événement est une abstraction commode et nécessaire aux hommes pour qu’ils puissent parvenir à penser le passé malgré son infini complexité ?

***

Afin d’avancer dans la compréhension du concept d’événement, commençons par étudier l’étudier de manière la plus générale possible, pour que nous puissions apercevoir progressivement ce qui fait sa spécificité. L’événement, comme n’importe quel fait, comme n’importe quelle nouveauté, est spatio-temporel, c’est-à-dire qu’il advient à un moment donné dans un lieu donné. Autrement dit, l’événement, et en cela il est semblable à tous les faits qui constituent le cours du monde, ne se comprend pas indépendamment de l’espace et du temps. Cette évidence mérite d’être soulignée car elle implique une conséquence philosophique importante : l’événement est de l’ordre du devenir, il advient, il surgit, il apparaît. L’événement n’est pas une entité idéale, éternelle, sans rapport avec la réalité effective ; au contraire, les événements, les faits qui surgissent, sont la matière du devenir, de la réalité effective, de la Wirklichkeit comme dit la langue allemande. Remarquons à ce titre que dans la langue courante, l’expression “les événements” a quelque fois un sens synonyme de réalité effective, comme lorsqu’on dit que les événements lui donné tort ou raison dans telle ou telle analyse, analyse politique par exemple ; alors, on veut dire par là que la réalité effective vient infirmer ou confirmer des prévisions. On voit par là que les événements, et c’est ce qu’on peut dire de plus général à ce sujet, constituent le fil même de la réalité effective, du réel en tant qu’il se transforme, qu’il advient, qu’il évolue sans cesse. En ce sens très général, les événements ne sont pas autre chose que le devenir lui-même, sans lequel tout serait immobile, comme dans la philosophie de Parménide ; c’est parce que les événements existent, apparaissent, surgissent que les états de choses sont différents à chaque instant, et que, selon l’expression célèbre d’Héraclite, “on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve”.

Toutefois, nous ne pouvons nous contenter d’un sens aussi général de l’événement. Il suffit d’être attentif à certaines expressions de la langue courante pour constater que l’événement désigne, la plupart du temps, un événement précis, distinct du devenir pris dans sa généralité ainsi que des nouveaux faits quelconques qui surgissent à chaque instant. En effet, il est courant de parler d’un événement heureux lors de la naissance d’un enfant, ou d’un tragique événement lors d’un accident de voiture mortel ; de même, on dit que la révolution française est un grand événement historique, ou que la rencontre de Julien Sorel avec Mme de Rénal est un événement au coeur du roman. Par contraste, il serait tout à fait absurde de parler d’un fait quelconque, comme le fait que je me suis levé ce matin à 7H00 ou que j’ai mangé un cassoulet à midi comme d’un événement ; et pourtant, ces faits se sont bien réalisés, ils sont aussi vrais que tous les événements historiques racontés dans les sérieux livres d’histoire. Il y a donc une distinction essentielle entre fait et événement, qu’il n’est pas difficile d’expliquer : un fait n’est pas un événement s’il n’a pas une importance suffisante pour être considéré comme tel, et l’événement n’est événement que s’il se démarque, d’une manière ou d’une autre, de la multiplicité incalculable des autres faits qui se sont déroulés. Dans la vie quotidienne, nous faisons spontanément un tri dans les faits, sans réfléchir et sans risque de nous tromper ; et l’on voit rarement des interlocuteurs parler d’événement à propos de leur dîner d’hier soir, à moins qu’il soit réellement exceptionnel, qu’il mérite d’être raconté en détail, qu’il diffère radicalement de tous les autres dîners dont on parle à peine… Bref, il apparaît clairement que l’événement est un fait, ou une condensation de plusieurs faits, qui a une importance plus grande que les autres faits parce qu’il est porteur de conséquences ou parce qu’il présente un intérêt particulier, et c’est d’ailleurs pourquoi il est digne d’être raconté. On ne saurait concevoir un roman sans événement ; il faut toujours qu’il s’y passe quelque chose d’intéressant, une rencontre amoureuse déterminante, un mariage, un assassinat, un vol, un combat, une conversion, une révélation etc. D’ailleurs, l’événement, lorsqu’il est particulièrement important, peut être commémoré et entretenu dans la mémoire de tous : ainsi, que faisons-nous chaque 14 juillet, sinon commémorer l’événement historique essentiel que fut pour nous la Révolution Française ? Et remarquons bien qu’ici, c’est sur le critère de la puissance symbolique que l’événement est déterminé comme événement, car la prise de la Bastille n’est sans doute pas le fait ayant le plus de conséquences dans la Révolution Française.

Mais l’exemple de la Révolution Française, si nous le méditons, peut nous apporter encore une autre détermination essentielle pour comprendre la notion d’événement : la prise de la Bastille, en effet, n’est pas seulement un fait privilégié du fait de son importance considérable, c’est aussi un fait singulier et imprévisible. Tandis que les faits anodins du quotidien se trouvent reproduits quasiment à l’identique chaque jour, l’événement ne se répète jamais deux fois. La prise de la Bastille est unique, comme les événements que constituent notre naissance et notre mort, qui sont, de notre point de vue, les événements les plus remarquables. Il y a ainsi une unicité de l’événement, une singularité irréductible. On aura beau multiplier les reproductions d’un événement historique, aussi bien faits qu’ils soient, ils ne peuvent jamais reproduire ce qui fait que l’événement est l’événement, à savoir son caractère singulier et imprévisible. L’irruption d’un événement ne se produit qu’une seule fois dans le cours du temps, ce qui pose des problèmes importants pour en rendre compte rationnellement. Contrairement aux scientifiques qui peuvent multiplier les expérimentations sans que les résultats de ceux-ci s’altèrent avec le temps, les historiens, dont la tâche est de rendre intelligible les événements, sont dépendants de documents précis dont la perte met fin à toute tentative d’élucidation. Les événements appartiennent au passé, et rares sont les traces satisfaisantes de ces événements, de sorte que l’historien est souvent forcé de faire des conjectures incertaines. On sait la difficulté qu’ont les plus grands spécialistes à établir qui est véritablement Homère et les controverses que son identité suscite : si ces recherches n’étaient pas fondées sur un événement singulier ayant eu lieu il y a 3000 ans, elles trouveraient une réponse beaucoup plus facilement. Mais les historiens ne peuvent reproduire un événement, ils sont contraints de le reconstruire à travers un discours fondé sur l’interprétation contestable de documents. À plus forte raison, l’événement n’est pas prévisible, on ne peut le prévoir, sans quoi il ne serait pas un événement dans le sens fort du terme. Alors que les faits du quotidien peuvent sans peine être prédits, l’événement surprend toutes les attentes. Si tous les événements étaient prévisibles, il n’y aurait pas de catastrophes, c’est-à-dire d’événement malheureux dont tout le tragique vient de ce qu’il bouleverse et surprend tout le monde. “L’événement viendra comme un voleur” nous avertit Alain dans Les marchands de sommeil ; comme un voleur, il advient par surprise, il nous prend de dos, et on ne sait ce qu’il va produire…

Parce qu’il est singulier, imprévisible, et qu’il se démarque par une charge de sens supérieur aux simples faits, l’événement n’est pas un objet de pensée semblable aux autres, et il demande, comme nous allons le voir, à être construit d’une manière qui fait problème.

L’événement est une construction humaine, et non une réalité naturelle. La notion d’événement n’a pas de sens indépendamment d’un discours humain. C’est parce qu’il y a des hommes pour le façonner et pour l’interpréter que l’on peut parler de l’événement du Big Bang. Sans les hommes, il n’y aurait dans le passé rien qu’une infinité de causes et d’effets, des changements qui se succéderaient sans fin, bref, rien qui ressemblerait à un événement, puisque l’événement est une condensation abstraite d’une multiplicité de faits, qui a, visiblement, surtout un but utilitaire. On peut imaginer que du point de vue de Dieu, qui est omniscient, qui voit de son regard la totalité des états de choses de l’univers, il n’y a pas d’événement, car il n’a nul besoin d’isoler certains faits pour mieux comprendre le devenir du monde : ce qu’il considère, c’est le tout, c’est l’ensemble, et non des parties, des fragments, des sélections, qui nécessairement simplifient la complexité du réel. L’événement est une abstraction, et comme tout abstraction, il est aussi une simplification. La Fronde au XVIIème siècle est un événement historique majeur dans l’histoire française, mais aucun historien, même s’il y consacrerait sa vie entière et tous les documents existants, ne pourrait produire dire la vérité entière, pleinement satisfaisante, complète, parfaite, de la Fronde. Trop de facteurs entrent en jeux, des facteurs qu’on ne soupçonne même pas, car certaines causes, fautes de documents ou de témoignages, sont condamnées à rester à jamais dans l’ombre, et, de surcroît, la synthèse de tous ces facteurs dans un discours historique cohérent satisfaisant est tout bonnement impossible.

Cela a des conséquences pour la science historique, science qui a pour objet les événements du passé et qui cherche à en rendre rationnellement compte. Comme toute science, l’histoire doit construire ses objets, et cette construction fait problème dans la mesure où cet objet appartient au passé et qu’il ne se reproduira pas. Ainsi que le montre le célèbre passage de Saint-Augustin traitant du temps dans le onzième livre des Confessions, le passé est de l’ordre du non-être ; mais bien qu’il ait cessé d’être, l’événement passé peut demeurer, il peut, comme le fait voir l’expression ambitieuse de Michelet, “ressusciter”. Cela n’est possible que si nous disposons de documents suffisants qui permettent de restituer, dans la mesure de nos moyens, l’événement historique passé. Ainsi, si nous pouvons rationnellement expliquer la première guerre mondiale, car nous avons les documents nécessaires pour cette tâche, nous ne sommes même pas capables de savoir si la guerre de Troie a eu lieu ou non, faute de documents suffisants. On voit donc que l’objet de la science historique qu’est l’événement est un objet de science bien incertain, ce qui fait se dissiper tout vain rêve de science historique positive, ou de science historique exacte. L’historien est forcé de chercher la précision plutôt que l’exactitude, et la pertinence plutôt que la stricte vérité. En histoire, on ne peut remonter la chaîne des causes et des effets comme en physique ; non seulement parce que ces causes et effets ne nous apparaissent souvent pas faute de documents, mais, bien plus fondamentalement, parce que les causes et les effets de l’événement sont condamnés à demeurer dans une indétermination relative : le domaine de l’histoire n’est pas celui des sciences naturelles, on ne peut faire comme si tout obéissait à une mécanique bien huilée, et il serait présomptueux de prétendre connaître précisément les causes des événements : parce qu’ils sont imprévisibles, parce qu’ils viennent comme des voleurs, on ne saurait déterminer leurs causes et leurs effets avec l’exactitude du physicien qui peut rendre compte des phénomènes naturels par des calculs exacts.

Pour autant, même si l’événement ne peut être expliqué avec exactitude, il peut malgré tout être compris rationnellement, et c’est ce qui fait son ambiguïté. Il est pourtant loin d’être un objet irrationnel, puisque l’historien dégage du sens aux événements historiques. Le problème n’est pas tant l’absence de sens que l’excès de sens ; le problème ne vient pas de ce qu’il n’y a pas de sens à l’événement, mais plutôt de ce qu’il y en a trop. Ceci est spécifique aux sciences humaines, qui, contrairement aux sciences dites dures, doivent toujours interpréter les objets qu’ils construisent.  Le problème vient donc de ce que les événements peuvent avoir une pluralité d’interprétations possibles, qu’ils sont toujours analysés selon un certain point de vue, selon l’idéologie implicite d’une certaine époque ou d’un certain individu : les événements de la révolution Française n’ont pas les mêmes couleurs selon qu’ils soient traités par Michelet ou par Taine, par François Furet ou par Jacques Bainville… Avec les événements historiques, il n’y a pas d’objectivité parfaite possible, et les historiens en ont d’ailleurs parfaitement conscience. Cela ne signifie pas que tous les événements ne peuvent appréhendés que de manière purement subjective, comme Fabrice qui participe à Waterloo et qui n’y comprend rien, mais que la construction de l’événement historique, malgré toute la neutralité axiologique de l’historien consciencieux, contient toujours une part de subjectivité irréductible, ce qui rend l’intelligibilité de l’événement problématique. Tous les problèmes épistémologiques de l’histoire sont ainsi résumés par Schopenhauer dans le Monde comme Volonté et comme Représentation : “Les sciences les sciences parlent toutes de ce qui est toujours, tandis que l’histoire rapporte ce qui a été une seule fois et n’existe plus jamais ensuite. De plus, si l’histoire s’occupe exclusivement du particulier et de l’individuel, qui, de sa nature, est inépuisable, elle ne parviendra qu’à une demi-connaissance toujours imparfaite. Elle doit encore se résigner à ce que chaque jour nouveau, dans sa vulgaire monotonie, lui apprenne ce qu’elle ignorait entièrement.”

Outre les problèmes épistémologiques causés par son élaboration par les historiens, l’événement pose également des problèmes importants concernant son sens même. L’événement est-il uniquement une construction dont le sens dépend des historiens, ou y a t-il un sens plus profond à déterminer ?

L’historien détermine un sens aux événements qu’il construit, mais ce sens n’est valable que dans le discours historique lui-même. L’interprétation de l’événement se fait au sein d’un complexe d’autres événements, et l’on invoque aucun sens supérieur pour réaliser l’explication historique, et c’est d’ailleurs la condition de l’histoire comme science. Toutefois, on peut envisager une autre approche, l’approche de certains philosophes qui ont créé une philosophie de l’histoire, qui ont cherché à donner un sens proprement philosophique à des événements qui, sans cela, apparaissent dénués de finalité ou de sens supérieur. Les philosophes de l’histoire supposent que les événements historiques sont pleinement rationnels, c’est-à-dire qu’il y a une logique nécessaire à l’oeuvre dans le cours apparemment discontinu et incohérent des événements. Tous les événements exprimeraient donc un sens, non seulement en tant que signification, mais également en tant que direction : un événement est toujours le signe que nous avançons vers quelque chose, qu’il y a une linéarité du temps historique, que nous nous dirigeons vers un certain achèvement. Ainsi, Hegel affirme qu’il y a une Raison à l’oeuvre dans l’histoire, même si nous ne nous en apercevons pas : il y a une ruse de la Raison que met au jour le philosophe. Les événements historiques, envisagés sous ce nouvel angle philosophique, apparaissent liés ensemble par un solide fil d’Ariane téléologique, qui n’est rien d’autre que le déploiement et la réalisation progressif de l’idée de liberté dans le monde. Par suite, tous les événements historiques, aussi anodins ou incohérents qu’ils puissent paraître en apparence, obéissent à un plan rationnel déterminé. On le voit, pour toute philosophie du progrès, l’événement prend un sens très particulier : il annonce un état à venir, une avancée vers l’accomplissement d’un idéal.

Toutefois, ce sens fort de l’événement mérite d’être soumis à la critique. Il n’est pas sûr en effet que l’événement soit nécessairement le signe de l’Esprit à l’oeuvre dans le monde, et qu’au fur et à mesure du surgissement des événements, on puisse prétendre découvrir l’application d’un plan parfaitement rationnel. La question est importante, car si la philosophie de l’histoire est vrai, s’il est vrai qu’il faut voir dans le événements les indices d’un progrès à venir, l’analyse de la notion change complètement. En effet, si l’on est conséquent, une telle philosophie de l’histoire aboutit à la pensée que chaque événement obéit à une nécessité rationnelle, ce qui nie le caractère contingent de l’événement. L’événement ne vient plus comme un voleur, mais comme un ambassadeur de l’Esprit… Il est pourtant manifeste que les philosophes de l’histoire qui déterminent un sens au cours des événements font une pétition de principe, celui de la rationalité du fil des événements, alors que rien ne permet de prouver cette assertion. Cette thèse est rassurante, car c’est la seule qui permet d’aller contre ce jugement célèbre de Shakespeare :

Life’s but a walking shadow, a poor player,

That struts ans frets his hour upon the stage,

And then is heard no more. It is a tale

Tld by an idiot, full of sound and fury,

Signifying nothing.

Autrement dit : “La vie n’est qu’une ombre qui marche, un pauvre comédien qui s’agite et se pavane une heure sur scène et qu’on entend plus. C’est une histoire, racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien.” Cette conception du cours du monde n’est certes pas confortable, puisque nous sommes confrontés à l’absence de sens, à l’absurdité de l’aventure humaine, mais elle a au moins le mérite de nous faire penser l’événement selon ce qui semble être sa vraie nature. L’événement n’a pas de sens indépendamment d’un discours historique qui le contient, il n’exprime aucune direction et aucune signification supérieure, car il est de l’ordre de la contingence, de l’imprévisibilité du devenir.

***

Finalement, l’essence de l’événement, que nous cherchons dans cette étude, peut correspondre à plusieurs niveaux de sens. D’abord, à un niveau ontologique, l’événement, qui se dit le plus souvent les événements au pluriel, correspond à la réalité effective, c’est-à-dire au devenir du monde : l’événement est alors très généralement ce qui est porteur de changement dans le temps, ce qui fait que du réel jaillit en continu de la nouveauté imprévisible. Ensuite, il y a un niveau proprement historique de l’événement, où l’événement correspond à une construction humaine qui prend son sens dans un discours historique, quoique la détermination de l’objet historique qu’est l’événement fasse problème du fait qu’il est absolument singulier et destiné à n’être qu’au passé, vaguement rapporté par des documents dont l’interprétation peut toujours être contestable. Enfin, il y un niveau proprement philosophique de l’événement, où l’événement, dans les philosophies de l’histoire, devient une réalité lourde de sens, puisqu’il ne serait alors rien de moins que les signes du progrès de l’esprit sur le monde. Toutefois, cette conception ne semble pas valide, car elle est la négation de la vérité profonde de l’événement, qui est d’être une irruption accidentelle, singulière, imprévisible et contingente d’un changement suffisamment important pour être remarqué par les hommes.

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