Remarques sur le texte de Leibniz à propos de la sélection des pensées

Nous pensons à quantité de choses à la fois (1), mais nous ne prenons garde qu’aux pensées qui sont les plus distinguées (2) : et la chose ne saurait aller autrement, car, si nous prenions garde à tout, il faudrait penser avec attention à une infinité de choses en même temps, que nous sentons toutes et qui font impressions sur nos sens. (3) Il n’est pas possible que nous réfléchissions toujours expressément sur toutes nos pensées ; autrement l’esprit ferait réflexion sur chaque réflexion à l’infini sans pouvoir jamais passer à une nouvelle pensée. (4) Par exemple, en m’apercevant de quelque sentiment présent, je devrais toujours penser que j’y pense, et penser encore que je pense d’y penser et ainsi à l’infini. (5) Mais il faut bien que je cesse de réfléchir sur toutes ces réflexions, et qu’il y ait enfin quelque pensée qu’on laisse passer sans y penser ; autrement on demeurerait toujours sur la même chose. (6)

Leibniz

(1) La pensée n’est jamais centrée sur un seul objet simple. La pensée est un flux, comme une rivière dont on ne pourrait arrêter le courant. C’est pourquoi il est si difficile de se concentrer sur un objet simple : les méditations des bouddhistes, par exemple, visent à pouvoir cesser de penser à une multitude complexe de choses à la fois, pour pouvoir se centrer sur un seul point essentiel. Le problème des jeunes enfants capricieux est qu’ils ne parviennent pas à se focaliser sur une seule tache, sur une seule entreprise ; leurs pensées sont fluctuantes et vont dans tous les sens à la fois. Même s’il n’est sans doute pas possible de se concentrer absolument sur une seule chose, on peut réduire le flux tumultueux des pensées pour améliorer la réflexion, la rendre plus ordonnée et précise. Dans tous les cas, ce qui est essentiel ici, c’est que la pensée vise une multitude d’objets distincts, et que la pensée, contrairement à ce que croyait Descartes par exemple, n’est pas forcément synonyme de pensée consciente. Quand je pense à la femme que j’aime, il y a beaucoup de choses qui me viennent à l’esprit en même temps : un sentiment bienveillant d’amour, une image de son visage, ses rires, nos derniers moments passés ensemble, etc. Quand je pense à ce que je vais manger à midi, je ne pense pas uniquement à la nutrition : je pense au goût des aliments, au restaurant japonais si agréable où j’ai l’habitude d’aller, à sa serveuse aimable, au livre que je vais lire en mangeant etc. Bref, inutile de multiplier les exemples à l’infini ; il est vrai que notre pensée n’est pas focalisée sur une seule chose, mais sur une multiplicité de choses, et ce, en même temps.

(2) Dans cette multitude de pensées que nous venons d’évoquer, nous ne nous concentrons que sur certaines d’entre elles. Pour comprendre cela, la métaphore de la conscience comme un flux ou comme un cours d’eau — métaphore qui sera utilisée de manière marquante par William James dans ses textes psychologiques — peut nous aider à cerner la pensée de Leibniz. Notre pensée coule ; on ne saurait l’arrêter ; et dans cet écoulement permanent de nos pensées, il est rigoureusement impossible de prendre en considération tout ce qui nous vient à l’esprit. Cela voudrait dire que l’on soit capable d’arrêter le flux, d’arrêter la rivière de la pensée ; mais cela est complètement impossible. Lorsque nous essayons de nous endormir, de faire cesser les pensées qui nous travaillent, on voit bien qu’il est dérangeant de ne pouvoir faire cesser ce flux permanent de pensées. La seule chose que l’on puisse faire, c’est se laisser aller à ses pensées, se laisser couler sur la rivière de notre esprit ; mais en aucun cas, on ne saurait l’arrêter complètement dans un acte volontaire. Par conséquent, il faut, comme le fait Leibniz, prendre conscience que nous sommes obligés de hiérarchiser nos pensées : seules celles qui comptent réellement, dans le moment présent, apparaissent avec distinction pour nous. Je dois me concentrer, faire effort sur moi-même, pour réfléchir à certaines pensées précises et les faire apparaître clairement à notre conscience ; et tout à l’heure, lorsque je décrivais les pensées qui me venaient lorsque j’évoquais la femme que j’aime ou mon futur repas de midi, c’était le résultat d’un effort de réflexion visant à rendre plus distincte la multitude des pensées diverses qui me venaient à l’esprit en même temps. Prendre conscience de quelque chose, c’est trier ses pensées, et sélectionner  les plus intéressantes pour nous sur le moment.

(3) Après avoir décrit le phénomène en question, Leibniz cherche à montrer sa nécessité. Comprendre quelque chose, ce n’est pas simplement le décrire ; par exemple, il ne suffit pas de décrire avec les mots adéquats la pluie qui tombe pour pouvoir comprendre la pluie. Pour comprendre la pluie, il faut comprendre sa nécessité, c’est-à-dire : quels sont les phénomènes qui interviennent et qui provoquent, de manière inévitable, la tombée de la pluie ? Ici, la réponse de Leibniz est bien plus simple que s’il cherchait à expliquer un phénomène météorologique faisant intervenir de nombreux paramètres ; la réponse est que sans cette sélectivité des pensées, l’acte de la réflexion serait un enfer mental ne menant à rien d’utile ou de bénéfique. Notre pensée est très vaste ; elle s’étend sur une “infinité” de choses : tout ce que ressent notre corps, tous nous souvenirs, tous nos états d’âme, nos peines, nos joies, nos anticipations – tout cela doit être trié, sans quoi tout viendrait à notre esprit en même temps, ce qui serait stérile et ne nous apporterait rien. Le fait que notre conscience soit limitée et que notre respiration ou que certaines petites perceptions n’arrivent pas jusqu’a notre conscience, n’est pas un manque de notre nature ou une faiblesse, c’est au contraire ce qui fait sa force : c’est le pouvoir de sélection de la conscience qui fait qu’elle est pour nous cet instrument d’adaptation et d’action si efficace dans notre vie quotidienne.

(4) Le raisonnement de Leibniz consister à montrer l’absurdité de la thèse contraire à celle qu’il défend. Si il est intéressant de penser, et que cela nous est utile dans notre vie pratique, c’est parce que nos pensées se succèdent, se lient entre elles, se suivent, s’enchaînent, forment des chaînons et permettent de faire des nouvelles relations entre différents éléments. Penser, c’est découvrir de nouvelles relations entre les choses ; et si la pensée est figée sur elle-même, dans une sorte de contemplation narcissique de son propre phénomène, alors est devient stérile, inefficace, sans intérêt. Ce qui fait le propre de la pensée, c’est sa capacité à nous faire évoluer, progresser ; elle est source de nouveauté. Supprimer la possibilité de parvenir à cette nouveauté, c’est supprimer la fonction de la pensée, ce qui est absurde.

(5) Pour qu’une argumentation soit pleinement convaincante, il ne suffit pas de raisonner abstraitement, il faut encore trouver un exemple concret. Leibniz en trouve un et il fonctionne parfaitement : il suffit d’essayer de faire ce qu’il dit pour s’apercevoir qu’il s’agit de quelque chose d’absurde. Cette phrase est là uniquement pour rendre plus convaincante la thèse qu’il esssaye de défendre, et on ne saurait contester à Leibniz que la pensée ne doit pas être un cercle, un serpent se mordant la queue : la pensée doit être plutôt une ligne, fluctuante certes, avec des cheminements quelquefois baroques et surprenants, mais qui, à long terme, nous permet de nous faire découvrir de nouvelles choses. C’est d’ailleurs ce qui fait que la vie mentale est variée, riche et intéressante.

(6) Leibniz répond au problème qu’il a posé de manière précise et explicite : pour que la pensée puisse fonctionner et pour qu’elle puisse jouer son rôle, notre conscience doit jouer un rôle limité en sélectionnant uniquement les pensées les plus importantes, ce qui revient, pour filer la métaphore, à laisser couler un certain nombre de pensées inutiles. Pour avancer, il faut laisser de côté un certain nombre de choses ; ce n’est pas un choix, c’est inévitable. L’oubli de nos pensées passées, et l’absence de conscience de nos pensées les moins importantes, est la condition sine qua non de l’exercice efficace de la pensée dans notre vie quotidienne. Il faut sacrifier la recherche vaine de l’exhaustivité pour parvenir à l’efficacité de la pensée, qui, lorsqu’elle est effective, nous fait avancer concrètement dans l’existence. Si Leibniz insiste tant sur la fonction de la pensée et la sélectivité de la conscience, ce n’est pas tant parce qu’il s’agit d’un problème théorique, que parce qu’il s’agit ici de ce qu’il y a de plus essentiel pour chacun de nous. Penser, et prendre conscience des pensées, ce ne sont pas des activités anodines que l’on pourrait choisir parmi d’autres ; elles font partie de notre être, de notre métier d’homme, et nous ne pouvons pas faire autrement que de suivre les lois de leur fonctionnement.

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