Remarques sur un texte d’Unamuno à propos de l’illusion téléologique provoquée par la conscience

La seule conscience que nous ayons est celle de l’homme (1). Le monde est pour la conscience. (2) Ou plutôt, ce pour, cette notion de finalité, sentiment plutôt que notion, ce sentiment téléologique ne naît que là où il y a conscience. Conscience et finalité sont au fond la même chose. (3) Si le soleil avait une conscience, il penserait sans doute qu’il vit pour illuminer les mondes (4) ; mais il penserait également, et par-dessus tout, que les mondes existent pour qu’il les illumine, se réjouisse de les illuminer, et en vive. Et il penserait bien. (5) Et tout ce combat tragique de l’homme pour se sauver, tout cette immortelle aspiration d’immortalité, tout cela n’est qu’une lutte pour la conscience. (6) Si la conscience n’est, comme l’a dit un penseur inhumain, qu’un éclair entre deux éternités de ténèbres, alors il n’y a rien de plus exécrable que la conscience. (7)

Miguel de Unamuno, Le sentiment tragique de la vie

(1) Tout porte à croire que la conscience au sens fort est le propre de l’homme, puisqu’à notre connaissance seul l’homme est capable, non seulement de se reconnaître dans un miroir, mais aussi de prendre du recul sur sa propre existence,  de considérer la temporalité de son existence, et de comprendre qu’il est destiné à mourir, mais de surcroît, nous ne pouvons pas nous fonder sur la conscience d’un autre être que l’homme pour comprendre la notion de conscience. S’il nous était possible de comparer les ressemblances et les différences de la conscience humaine avec une autre conscience, notre compréhension de la conscience serait grandement facilitée. Le problème est que la conscience est irréductible : on ne peut généraliser une expérience psychique interne sans l’altérer, sans lui faire perdre sa spécificité. La conscience de notre être, notre conscience du monde est propre à nous-mêmes ; nous ne pouvons entrer dans la conscience d’un autre être. Thomas Nagel, dans son article célèbre “What it is like to be a bat ?” a justement insisté sur le caractère impénétrable de la conscience d’un autre être vivant : nous pouvons décrire le comportement d’une chauve-souris, expliquer son moyen de communication ou les particularités de sa reproduction, mais jamais nous ne pourrons savoir ce que c’est qu’être une chauve-souris – notre connaissance est toujours extérieure, elle ne peut pénétrer dans l’intimité de l’être. Ainsi, pour comprendre la conscience, pour sentir ce qu’est la conscience, nous sommes forcés d’avoir recours à notre propre conscience, en réfléchissant sur celle-ci.

(2) Cette phrase est étrange et doit susciter notre étonnement. Pourquoi relier ainsi le monde à la conscience ? Pourquoi subordonner l’univers qui nous entoure à notre propre manière de le voir, de le sentir ? Unamuno ne cherche pas à exprimer une vérité objective, comme si le monde aurait délibérément été fait pour la conscience humaine, ce qui serait dogmatique et indémontrable ; il cherche à exprimer un sentiment nécessaire. Nous ne pouvons nous empêcher de faire comme si le monde avait été créé pour nous. Tout ce qui nous entoure, tout ce qui enrichit notre expérience, toutes les sensations que nous éprouvons – ce goût de chocolat que j’affectionne tant, le ciel étoilé que j’aime à contempler la nuit tombée – nous ne pouvons nous empêcher de considérer que tout cela est fait pour nous. Le monde ne vaut pas par lui-même ; il vaut par ce qu’il nous apporte. Nous ne pouvons faire semblant d’être de purs esprits détachés de l’univers ; “nous sommes embarqués” comme le dit Pascal ; nous sommes forcés de relier le monde à notre propre conscience. Le regard purement objectif d’un observateur en-dehors du monde ne serait possible qu’à un peuple de dieux ne vivant pas dans le même univers que nous.

(3) Unamuno explique avec davantage de précision ce qu’il a voulu dire dans son propos précédent. Il pense que ce qui est essentiel quand on réfléchit à la conscience, est le sentiment téléologique, le sentiment de finalité que celle-ci fait nécessairement naître en nous. Cela n’a rien d’une réflexion objective théorique ; c’est pourquoi il précise qu’il ne s’agit pas d’une notion mais d’un sentiment. Une notion serait le fruit d’une réflexion, que l’on pourrait accepter ou refuser, contester ou améliorer : ainsi, je peux me faire une certaine notion ou une certaine conception de la démocratie. Mais quand on parle de sentiment, il s’agit plutôt de quelque chose d’incontrôlable ; on le sent, on le vit, on n’y peut rien. Ainsi l’amour est moins une notion abstraite qu’un sentiment que l’on éprouve. Tout le sens de ce passage du texte est d’expliquer que ce pour, qui est si naturel à l’homme, vient de sa conscience qui le pousse à voir les choses sous l’angle de la finalité. J’ai l’impression que le monde est fait pour moi, que le soleil brille pour moi, que la lune est là pour m’émerveiller, que les animaux domestiques que j’aime et qui m’entourent sont là pour mon plaisir. Quand les hommes mettent les animaux dans des cages, n’est-ce pas la preuve irréfutable que nous ne cessons de nous comporter comme si ces animaux étaient là pour nous ? Un peu de réflexion fait pourtant comprendre que le canari que je prétends aimer et chérir dans sa cage se moque tout à fait de notre regard, et qu’il est fait pour vivre la vie de sa propre conscience, non pour partager nos désirs ; il est fait pour s’envoler, pour vivre selon ses propres instincts, et non pour nous. Mais cela ne change rien ; il est compréhensible que dans la Bible Dieu révèle à l’humanité que tout est fait pour lui puisqu’il s’agit d’un sentiment que l’on ne peut s’empêcher d’éprouver. On rectifie une notion, on ne réfute pas un sentiment. L’illusion téléologique est donc nécessaire du fait même de notre conscience.

(4) Le propos de l’auteur se fait beaucoup plus clair avec l’exemple qu’il imagine. De même que l’homme croit inévitablement qu’il vit pour mener sa vie d’homme, pour faire progresser sa propre espèce et se répandre dans l’univers, de même le soleil, s’il avait une conscience comme l’homme, ne pourrait s’empêcher de croire que sa fonction matérielle correspond à ce qu’il doit faire. Même s’il avait une conscience, le soleil brillerait pour des raisons purement matérielles : il s’agit du résultat de certains mélanges atomiques : sans hélium ou hydrogène, le soleil ne pourrait être une source de lumière ou de chaleur. Mais s’il avait une conscience, il aurait l’illusion de croire que la lumière qu’il répand, que la chaleur qu’il émet, est le fruit de son intention, ce qui est faux. L’homme obéit à la même illusion : il croit se reproduire parce qu’il le veut, il croit chercher le bonheur parce c’est ce qu’il souhaite, il croit faire progresser l’humanité parce que c’est son vœu le plus cher – autant d’illusions qui masquent le fait que l’homme est programmé à réaliser certaines fonctions vitales qui ne viennent pas de sa conscience ou de ses propres choix.

(5) Unamuno va encore plus loin dans la description de l’illusion téléologique du soleil qui vaut également pour l’homme. Le soleil penserait que les planètes n’existeraient pas s’il n’était pas là pour accomplir sa fonction ; pensée ridicule que nous trouvons naturellement étrange, parce que nous savons que l’ordre du monde ne tourne pas autour du soleil. Et pourtant, si nous ne faisons pas l’effort que font par exemple les astrophysiciens qui regardent la terre comme une planète parmi les autres, nous ne pouvons nous aussi nous empêcher de penser que le monde existe pour nous. A quoi bon cet univers immense et magnifique, si aucune conscience humaine n’était là pour y vivre et pour le contempler ? On peut difficilement se convaincre que l’univers est là de manière purement gratuite : ce ne sont que des causes efficientes et matérielles qui sont à l’origine de sa présence, et pourtant, il nous semble bizarre d’imaginer un univers qu’aucune conscience ne peuplerait. D’où l’idée si naturelle au fond d’un Dieu créateur qui aurait fait le monde pour nous. Que ce soit pour notre bonheur ou notre désespoir ne compte pas ici : ce qui importe, c’est que ce qui existe, nous avons le sentiment que c’est pour nous. Si l’on réfléchit rigoureusement et objectivement sur notre situation dans le monde, on s’aperçoit vite que nos sentiments téléologiques sont infondés : notre existence est purement contingente, c’est-à-dire que l’univers aurait très bien pu mener son cours sans que l’humanité fasse son apparition. L’humanité n’est pas un phénomène plus nécessaire qu’un autre ; et le virus du SIDA, du point de vue objectif de l’univers, a autant de raison d’exister que nous. Malgré le fait que cette impression de finalité soit illusoire et mène à une erreur, Unamuno, à l’inverse de philosophes tels que Spinoza, pense que nous ne devons pas chercher à nous débarrasser de ce sentiment téléologique : il est vain de lutter contre un sentiment aussi fort.

(6) L’homme ne parvient pas à être indifférent à son propre sort. Il ne se contente jamais d’être vivant ; il veut l’être toujours. Il faut beaucoup de résignation et d’efforts pour accepter que l’être conscient que nous sommes doit nécessairement finir englouti dans le néant, sans qu’aucune trace ne perdure de ce qu’il était. Non seulement l’homme en tant qu’individu est condamné, mais l’espèce humaine elle-même est destinée à se perdre dans le néant : face à l’immensité du temps, l’humanité n’est qu’une poussière errante qui finira par se dissiper, comme n’importe quel autre être de l’univers. Si nous étions objectifs et éloignés de notre propre conscience, nous verrions à quel point l’homme et ses vains espoirs de vivre éternellement sont dérisoires ; mais sentant tous nous-mêmes l’horreur du néant, le vide insupportable de notre propre pensée, nous sommes envahis par un sentiment tragique qui peut nous pousser à imaginer une vie éternelle qui n’a pourtant aucun fondement rationnel. Pour le résumer le plus clairement possible : c’est la conscience et le sentiment de finalité de notre propre existence impliquée par cette conscience qui est l’origine de cette quête vaine et désespérée d’immortalité qui a toujours animé l’humanité.

(7) Ramener la vie consciente à sa réalité dérisoire peut être terriblement douloureux. Unamuno, comme tant d’autres esprits religieux attachés à leur conscience, ne parvient pas à accepter la vérité objective. Ils s’attachent à leur désir d’immortalité pour ne pas accepter la froide et terrible vérité : la conscience est ridicule, sans grande signification, par rapport à la totalité infinie de l’univers. La conscience n’est qu’un éclair éphémère ; et l’on aimerait pourtant tous qu’elle soit une source de lumière infinie, un soleil à l’énergie illimitée, qui continuerait sa tâche pour toujours. Quand on montre la vanité d’une telle espérance, et à quel point cette croyance en l’immortalité est peu fondée, on peut, comme l’auteur, en venir à détester la conscience, c’est-à-dire à nous haïr nous-mêmes. A quoi bon vivre, ressentir, aimer, si c’est pour se disloquer et s’effacer pour toujours dans un néant absurde ? Tel est par excellence le sentiment tragique de la vie. Il y a deux possibilité pour remédier au sentiment de malaise que fait naître un tel sentiment : ou bien se réfugier dans des croyances religieuses (et tel fut finalement le choix de Unamuno), ou vivre son existence en acceptant la vanité de celle-ci, en songeant le moins possible à la mort, et en s’enivrant de toute son âme des sensations qu’offrent le présent.

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