Le temps est l’image mobile de l’éternité immobile

« Le temps est l’image mobile de l’éternité immobile. »  — Platon

Le temps, pour nous humains, est le véhicule du devenir : nous voyons le non-être passer dans l’être, et l’être passer dans le non-être. Il y a en permanence altération des choses ; il n’y a pas d’éléments reposant dans une fixité immuable ; les choses apparaissent, naissent, changent, se transforment, se corrompent, disparaissent. C’est pourquoi le temps est souvent accusé de tous les maux ; on le voit comme la cause de notre impuissance face à l’existence : on ne peut jamais maîtriser le temps, et lui, au contraire, nous maîtrise toujours, il nous domine, il nous transforme en permanence. Par le temps, nous vieillissons et nous mourons ; les choses et les êtres que nous aimons meurent aussi ; et les événements que nous attendons mettent du temps, beaucoup trop de temps, avant de survenir.

Peut-on se contenter de cette vision du temps comme devenir, qui est la source du changement, le foyer de l’apparition et de la disparition des éléments de notre monde ? Si on est métaphysicien, non très clairement, car sinon le temps deviendrait une notion absurde ; ce serait un flux toujours mouvant, dont on ne peut penser ni le début, ni la fin ; on ne comprendrait pas son principe, son moteur ; ce serait un courant incompréhensible et inexorable.

D’où la nécessité métaphysique de déterminer une source du temps ; le temps ne peut pas être seulement ce courant absurde n’ayant aucune raison d’être ; il doit avoir son point de départ quelque part. C’est ce que Platon appelle « l’éternité immobile ». L’éternité immobile, c’est le principe qui est hors du temps ; c’est ce qui anime notre monde, mais qui n’est pas dans notre monde ; c’est l’instance transcendante qui est à la source du devenir, mais qui ne se réduit pourtant pas à lui. Le monde réel, véritable, n’est pas le monde que nous croyons voir avec nos perceptions ; aveuglés par le monde apparent et matériel, nous ne pensons pas à ouvrir les yeux de l’âme et à sortir de la caverne pour contempler le monde éternel, idéal, transcendant, et générateur du nôtre. A partir de l’éternité, principe immobile du temps, se meut le temps dont nous voyons les effets à chaque moment ; en contemplant le principe éternel du temps, nous cessons d’être aveuglés par la diversité des phénomènes qui se déploient, pour nous concentrer sur l’essentiel, et rendre intelligible ce qui paraissait pourtant mystérieux et sans cause.

Que doit-on penser de ces réflexions platoniciennes ? A n’en pas douter, nous pouvons leur accorder une grande beauté ; ces méditations sont ingénieuses, intrigantes et donnent une satisfaction à l’entendement qui parvient à imaginer une solution aux problèmes qui le troublent. Mais de là à accorder à ce genre de réflexion notre créance, il y a un pas que nous ne franchirons pas. Quand on réfléchit sur le temps, plus que sur n’importe quel autre sujet, on s’aperçoit clairement des carences de notre esprit : nous ne parvenons pas à donner des réponses satisfaisantes aux problèmes que posent les questions de l’origine, de la source, du principe, du début ou de la fin du temps. Nous sommes condamnés à échafauder de vagues méditations abstraites, qui peuvent tout au plus atteindre une forme de beauté, nous enthousiasmer par leur élan contagieux ; mais ne contenant aucun début de preuve ou d’élément de réponse concret, il est absolument illégitime de considérer ces aventureuses méditations comme des connaissances. Le temps est peut-être la plus grande énigme de l’univers ; il serait donc fort présomptueux et imprudent de pouvoir prétendre apporter un éclaircissement véritable au plus obscur et profond des questionnements métaphysiques que nous pouvons nous poser. Il faut nous résigner à méditer sur l’énigme sans espérance de pouvoir apporter une réponse claire à celle-ci ; notre imagination peut nous contenter, mais notre entendement se révélera toujours impuissant pour penser les mystères du temps.

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