La beauté est-elle dans notre regard ou dans les objets regardés ?

La beauté est-elle dans notre regard ou dans les objets regardés ?

Éléments de réponse

Problématisation (= introduction)

Trouver un conflit dans un tel sujet est normalement facile car dans l’énoncé lui-même se trouve déjà l’opposition principale qui va dominer toute la réflexion. Il suffit de prendre les deux alternatives tour à tour, de les développer, jusqu’à ce qu’on sente un paradoxe, une hésitation de l’esprit qui ne parvient pas à trancher entre les deux possibilités qui lui sont offertes.

Schématiquement, l’introduction devrait ressembler à ça :

    Idée A : La beauté est dans notre regard, elle est subjective, il est impossible de prouver la beauté, il y a une grande diversité de goût qui montre que chacun voit la beauté à sa manière. Exemple (tout est possible, ce qui compte c’est de bien commenter l’exemple en montrant que le jugement esthétique n’est pas de même nature qu’un jugement de connaissance)

    Idée B : Pourtant, on peut difficilement croire que la beauté n’est qu’un fantasme de notre imagination, il doit y avoir une part d’objectivité dans la reconnaissance de la beauté. Exemple : (reprise possible du premier exemple, ou utilisation d’un nouveau exemple visant à montrer qu’il y a manifestement certains critères objectifs du beau qui permettent aux hommes de trouver souvent un accord minimum dans les questions esthétiques).

    Reconnaissance du paradoxe : Face à cette alternative, nous pouvons difficilement trouver une réponse claire et facile ; d’où la nécessité de nous poser la question : La beauté est-elle dans notre regard ou dans les objets regardés ?

    Annonce du plan : Dans un premier temps… etc.

    Enjeux (facultatif, mais ça fait toujours bien)  : Ainsi, en essayant de mener à bien notre réflexion sur cette question, nous pouvons espérer en apprendre davantage, non seulement sur l’origine de la beauté et sa signification, mais également sur la manière avec laquelle subjectivité et objectivité se mêlent en permanence dans l’existence humaine.

Développement

Il n’y a jamais de chemin de pensée unique en philosophie : on peut mener la réflexion de plusieurs manières différentes, insister sur certains points plutôt que d’autres, commencer par telle idée plutôt que par telle autre etc. Pour autant, cela ne signifie pas que la liberté soit totale et qu’on puisse faire tout et n’importe quoi ; cela vient de ce qu’une réponse raisonnable et satisfaisante passe nécessairement par certaines étapes et qu’il est rigoureusement impossible de fournir une réflexion pleinement satisfaisante en nageant dans certaines contradictions faciles qu’il faut éviter autant que possible.

C’est pourquoi, si on est exigeant avec soi-même, il n’est pas possible de se contenter d’une réponse bateau à la normande du genre : “ben d’un côté la beauté est subjective et d’un autre côté elle est objective, mais bon on sait pas trop, donc voilà.”

De la même manière, il est assez délicat de soutenir sincèrement sur plusieurs pages que la beauté a une origine purement objective ou subjective… On se sent obligé d’être nuancé, d’apporter de la finesse et de la subtilité face à un problème épineux de ce genre. La vérité est rarement dans les extrêmes, elle est dans les nuances ; mais gare à ne pas prendre des contradictions pour des nuances ! Il faut faire preuve de tact.

La méthode dialectique s’avérait donc être la plus efficace. Dialectique, mais dialectique bien comprise : chaque moment du processus doit apporter quelque chose de supplémentaire ; les thèses ne doivent pas s’annuler mais se compléter, afin d’avoir une vision globale et la plus complète possible du problème.

Je propose un plan détaillé, donc uniquement des éléments de réponse. Une grande partie de l’art de la dissertation est un art de la rédaction : art de faire des paragraphes équilibrés, de trouver de belles formules, s’avoir s’arrêter à temps et enchaîner au bon moment etc., autant de qualités qui ne peuvent pas apparaître dans un plan détaillé. Mais vous aurez au moins la substance de ce que j’estime être une réflexion satisfaisante à cette échelle sur un sujet de ce genre (pour traiter vraiment un tel problème, il ne faudrait pas faire une dissertation mais écrire un livre !).

I) La beauté exprime des rapports harmonieux entre les choses elles-mêmes

A) Alliance du Beau et du Vrai

La beauté n’est pas arbitraire. On n’appelle pas beau n’importe quoi. La beauté à un rapport étroit avec la vérité, et la vérité est à la fois objective, nécessaire et universelle. Platon : “Le beau est l’éclat du vrai”. Si on fait l’effort de s’élever jusqu’à l’idéal de la vérité, la beauté apparaît objective, donc fondée sur les rapports harmonieux unissant les choses elles-mêmes. Si le Beau est ce qui exprime adéquatement le Vrai, la beauté trouve bien son origine dans les choses elles-mêmes.

Exemple : ce qui marque l’histoire, ce sont les oeuvres qui expriment une sublimation réussie de la réalité. L’Antigone de Sophocle exprime l’éternel conflit entre la voix du coeur et la raison d’Etat, conflit qui nous parle autant aujourd’hui qu’il y a deux millénaires.

B) Le Beau correspond à un canon que l’on peut objectivement déterminer

Définition de la notion de canon : il y a des proportions régulières et harmonieuses dans les choses, et le but de l’artiste est d’atteindre autant que possible cet idéal d’harmonie. C’est pourquoi on peut trouver des critères de beauté : pour être qualifiée de belle, une femme doit avoir certaines mesures idéales ; une belle musique doit répondre aux exigences d’harmonie que certains théoriciens (exemple : Rameau) ont codifié dans leurs ouvrages. Bref, il y a des règles du beau, et s’il y a des règles, la beauté peut être déterminée objectivement : ce qui correspond aux règles est beau, ce qui n’y correspond pas ne l’est pas.

Exemple : L’homme de vitruve de Leonard de Vinci, qui applique les règles de proportions idéales édictées par Vitruve et qui montre concrètement qu’il existe un Beau idéal. Les gamins qui dessinent ne respectent pas les règles édictées par Vitruve, Léonard de Vinci y parvient, tout en y rajoutant de la grâce et un style unique, ce qui fait son incontestable supériorité.

C) Les oeuvres classiques montrent que la véritable beauté fait l’unanimité

Définition de la notion de classique : oeuvre qui apparaît si parfaite, répondant si bien à l’idéal de la beauté, qu’elle traverse les âges sans vieillir ; elle fait autorité, elle montre l’exemple, on l’étudie des siècles après leur apparition. Si la beauté n’était que dans notre regard, aucune oeuvre ne resterait populaire longtemps.

Exemple : L’odyssée d’Homère continue à être étudiée aujourd’hui, alors qu’il s’agit d’une oeuvre ancienne de plus de 2500 ans et qu’elle s’adressait à une civilisation qui n’est plus la nôtre. Et pourtant, nous continuons à être touché par Ulysse revenant trouver sa terre natale, Ithaque, après 20 ans d’absence. (Pour les curieux : voir l’émission de Jean-Claude Ameisen sur l’Odyssée).

Transition : Il est utile, à la fin d’une grande partie, de faire une ou deux phrases pour amorcer la partie suivante ; ici, il est judicieux de remettre rapidement en question les affirmations précédentes : les classiques ne sont pas des classiques éternels, ils ont aussi une histoire, ils subissent la mode.

II) L’objectivité du Beau est une illusion : la diversité des jugements de goût montre que c’est l’homme qui est subjectivement à la source de l’impression de beauté

A) La liaison du Beau et du Vrai est illusoire

(Ce n’est pas obligatoire, mais il est astucieux de répondre point par point aux arguments donnés dans la première partie).

On peut être ému par des oeuvres qui n’expriment aucune vérité. On est ému par des sentiments qui sont exprimés d’une manière particulière (cf. Tolstoi), et ces sentiments sont variables, relatifs à notre culture, à notre personnalité, à nos croyances. L’art nazi était admiré par les fidèles du régime nazi, aujourd’hui il nous paraît effarant ; où est la vérité là-dedans ? Certaines oeuvres d’art contemporaines suscitent des polémiques (ex : Jeff Koons à Versailles) : il y a un conflit qui ne peut être résolu, car une oeuvre peut parler à quelqu’un, qui va y trouver l’expression d’un sentiment vrai, alors qu’une autre personne peut y être tout à fait indifférent et n’y voir qu’une provocation gratuite.

B) Le canon esthétique et l’idéal de la Beauté sont sujets à la variation

Il suffit de faire un peu d’histoire de l’art pour s’apercevoir que les courants esthétiques ne cessent de s’opposer et tentent en permanence d’instaurer un nouveau idéal qui se veut souvent éternel, alors qu’il n’est que la représentation des idées du temps. Le rococo du XVIIIe siècle paraît aujourd’hui souvent ridicule, trop chargé et coloré ; certaines sculptures du romantisme paraissent emphatiques et extravagantes. Sans même parler de l’art, l’idéal de la beauté féminine et de la beauté masculine n’a pas cessé de varier : telle femme qui paraissait parfaite du fait de ses belles formes plantureuses dans la Renaissance pourrait paraître aujourd’hui négligée, trop ronde. Cela va dans le sens que la Beauté n’est pas objective, mais qu’elle n’est que le fruit du regard changeant des hommes avec l’évolution inévitable de la culture.

C) La beauté ne fait jamais complètement l’unanimité car elle est une projection de l’esprit humain

Même si on considère l’Odyssée comme un classique, il y a énormément de personnes qui ne sont pas émues par cette oeuvre. Certains ne ressentent que de l’ennui. Peu importe que ce soit dû au fait qu’ils manquent d’initiation à la poésie antique, qu’ils manquent du vocabulaire nécessaire pour comprendre l’oeuvre ; cela montre que même le plus grand chef d’oeuvre peut ne pas susciter l’impression de beauté chez quelqu’un. La beauté se trouve, elle se conquiert ; c’est à l’homme de changer son angle de vue, de contempler un objet d’une certaine manière pour apprécier les choses. (Les exemples sont infinis, qu’ils soient naturels ou artificiels : les araignées suscitent le dégoût ou l’admiration en fonction du regard de l’individu ; Vivaldi a été considéré comme dépassé pendant des siècles avant qu’on redécouvre ses oeuvres). Ici, il est utile de citer Hume, qui a bien parlé de ce sujet : la beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses regardés.

Transition : Si on aboutit à un pur relativisme, et qu’on dit que la beauté n’est qu’une projection de l’homme, on ne comprend plus pourquoi les hommes s’accordent si souvent sur ce qu’est la beauté. La subjectivité de regard de l’homme doit être nuancé par la mise en avant de facteurs d’explications objectifs.  

III) Les facteurs objectifs qui rendent intelligible la communauté de goût des hommes

A) Les limites du relativisme

Si on pousse le relativisme jusqu’au bout, on renonce à toute possibilité de rendre intelligible le goût des hommes. Si la beauté est dans le regard, et qu’on se contente de cette affirmation de la subjectivité totale du jugement de goût, on devrait pouvoir constater une variété incroyable de goûts différents. Les hommes trouveraient beau tout et n’importe quoi. Or, il est inutile d’être sociologue ou de faire des études statistiques poussées pour s’apercevoir que ce n’est pas du tout le cas : les hommes partagent des goûts souvent similaires, il y a des constantes dans l’histoire de l’art, malgré quelques variations. D’où viennent alors ces constantes qui ne semblent pas purement arbitraires et aléatoires ?

B) Facteur biologique

L’homme aime ce qui l’évoque lui-même, ce qui lui rappelle sa vie ou ses propres sentiments. Il aime ce qui lui ressemble. Cette remarque toute simple permet de comprendre pourquoi quasiment tout le monde trouve un panda plus mignon qu’un cafard. On retrouve un peu du visage humain dans le panda, ses expressions nous parlent, on a l’impression (illusoire ou non peu importe) qu’il est plus proche de nous que d’autres animaux.

Le sentiment de ce que les japonais appelent le kawai a été étudié récemment par des scientifiques (une émission intéressante de Jean-Claude Ameisen en parle). On trouve certains êtres mignons car ils évoquent des expressions humaines, souvent liées à des visages d’enfant. Des études scientifiques ont été mené pour expliquer pourquoi les pokémon étaient si populaires : ils évoquent des visages d’enfant insérés dans un corps original et coloré.

C) Facteurs sociaux et culturels

Comme l’a montré avec brio Bourdieu dans son ouvrage majeur de sociologie La distinction, le goût soi-disant naturel cache des influences sociales majeures qui déterminent ce que l’homme va aimer ou ne pas aimer. Sans même parler d’oeuvre d’art, on peut parler du phénomène de la mode : il suffit de comparer les photographies d’hommes et de femmes populaires dans les années 80 et celles d’aujourd’hui pour savoir ce dont il s’agit. Consciemment ou inconsciemment, notre représentation de ce qui est classe, de ce qui est agréable à voir, évolue avec les représentations venatn de la société. Mais il en va de même en ce qui concerne les oeuvres d’art : l’histoire de la musique est parsemée de conflit quelque fois virulents (cf. querelle de la musique italienne et française au XVIIIe siècle), parce que l’affirmation de la beauté d’une oeuvre est toujours un combat qui se situe dans un espace social déterminé.

Conclusion :

La beauté n’est pas dans les choses elles-mêmes (il faut être catégorique et ne pas faire de faux compromis!), mais nous ne pouvons pas nous contenter d’un pur relativisme subjectiviste, car sinon nous ne pouvons pas rendre compte des constances de goût qui existent depuis toujours. Même si la beauté est bien dans notre regard, pour que notre réponse soit complète et que l’on comprenne mieux l’évolution des goûts avec l’histoire, il faut préciser que notre regard est objectivement déterminé par certains facteurs que l’on a très rapidement évoqués. La beauté est dans notre regard, mais notre regard prend sa source dans notre constitution biologique et dans l’espace social dans lequel on vit.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :