J’oublie presque tout ce que je lis

 J’oublie presque tout ce que je lis. Ce que je lis n’en contribue pas moins à l’entretien et au maintien de mon esprit.

Lichtenberg 

La lecture façonne notre esprit davantage qu’elle marque notre mémoire. Nous soupirons à tort face à notre impuissance à retenir avec clarté et précision les idées ou péripéties contenues dans un ouvrage, sans comprendre que cela importe finalement assez peu. Lire un livre marquant, que ce soit un essai ou une œuvre de fiction, ce n’est pas juxtaposer dans son esprit des idées importantes (ou du moins pas seulement), c’est plutôt s’aventurer dans un monde unique de pensées écrites, dont nous nous imprégnons avec plus ou moins de profit. Ce n’est pas parce que nous peinons à nous souvenirs des aventures de Don Quichotte que notre expérience de lecture est perdue ; ce qui importe, c’est qu’au moment où nous découvrons ou redécouvrons la vie rocambolesque du Chevalier à la Triste Figure, nous soyons transportés dans l’ambiance unique créée par Cervantès ; et alors, quand bien même dans notre mémoire les contours de l’œuvre semblent perdre de leur netteté avec le temps, si le livre nous a vraiment ému, s’il a agi sur notre âme, il continuera à faire effet sur nous, consciemment ou inconsciemment.

Tout cela est bien connu ; de nombreuses personnes ont insisté lourdement pour dire que le lecteur met sans doute davantage de lui-même dans sa lecture, qu’il communique davantage avec son propre esprit – le texte étant surtout un prétexte pour imaginer, penser, ressentir à sa propre manière à partir d’un objet stimulant – qu’il ne pénètre dans les pensées d’un auteur. Lire étant fondamentalement une activité de recréation, ce qui importe le plus, ce ne ne sont pas les idées contenues dans le livre, mais le processus de lecture qui mobilise les forces de notre esprit, et qui nous contraint, en même temps que nous devons faire effort sur nous-mêmes pour faire vivre le texte en nous, à suivre les liaisons de la pensée de l’auteur avec sa tournure et son style propre. Cette activité est aussi enrichissante qu’elle est exigeante ; on comprend qu’il est particulièrement difficile, et peut-être peu naturel, de ne pas se contenter de suivre le cours de sa propre pensée pour mêler la sienne à celle d’un autre. Mais aussi laborieuse – voire douloureuse – que soit la lecture, ce mélange créateur de la pensée d’un grand esprit à notre propre pensée, étant une activité effective, influe nécessairement et concrètement le fonctionnement de notre esprit, et l’agrandit en lui procurant de nouvelles ouvertures et possibilités. Au fond, c’est le seul aspect qui importe réellement et qui mérite notre plus grande attention, quoiqu’il soit particulièrement délicat de déceler avec rigueur et probité les influences qu’exercèrent sur nous des ouvrages adorés – et parfois détestés, qui, par l’opposition du dégoût, stimulent vivement notre intelligence critique.

Malheureusement, l’école, avec sa vision rigide de l’intelligence, avec ses fiches de lecture et ses résumés, invite à se concentrer sur l’aspect le plus superficiel de l’œuvre, celui qui peut être compris et communiqué sans ambiguïté par tous : la thèse, vulgarisée, simplifiée, perdant tout le charme et la puissance que lui avait donné l’intelligence vivante de son auteur ; l’histoire, s’il s’agit d’une œuvre de fiction, transformant un récit palpitant, émouvant, puissant, en énumération plate d’événements fades et insignifiants. Que ce soit par des contrôles de lecture ou par des dissertations, on cherche, la plupart du temps, à faire recracher à l’élève des idées assimilées par sa mémoire, alors qu’il faudrait demander à l’élève de produire de lui-même un texte qui serait la manifestation de la pertinence et de la vivacité d’une intelligence en mouvement, dont la force proviendrait des inspirations accumulées, de ces lectures marquantes seules capables de façonner en profondeur l’esprit. De là vient que tant de hautes intelligences se sont senties si tristes et seules à l’école, institution qui ne cesse de décevoir le monde, se dégradant d’années en années, et se métamorphosant petit à petit en centre d’animation où des esprits endormis (ou divertis, cela revient au même) répètent des recettes toutes faites en quête du plaisir futile et vain d’avoir une bonne note. Afin d’éviter que les plus beaux chefs d’œuvres finissent par n’être plus autre chose que de superficiels instruments de notation, il faut, le plus tôt possible, se déprendre des habitudes aliénantes de la pensée scolaire ; alors seulement, les livres pourront être appréciés à leur juste valeur, et donner des joies réelles en apportant en permanence de nouveaux trésors à notre esprit.

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