Le meilleur des mondes possibles : harmonie des lois physiques, Dieu et multivers

Sans être un théologien enthousiaste félicitant inlassablement son Dieu de la perfection de sa création, on ne peut s’empêcher d’être fasciné par l’ordre, précis et stable, régnant dans notre univers. L’ordre dont il est question est celui des lois physiques, et n’a rien à voir avec le tumulte chaotique des turpitudes humaines ; alors que l’Histoire fait davantage voir du désordre, riche d’événements imprévisibles et étranges, l’étude de l’univers nous montre plutôt un réseau complexe de lois se complétant miraculeusement les unes les autres et dont l’étude peut facilement susciter l’émerveillement.

Alors qu’auparavant, au temps de Leibniz, notre connaissance du monde physique n’était pas assez avancée pour justifier avec assez de précision l’impression d’ordre providentiel que nous donnait la contemplation de la nature, nous pouvons maintenant analyser plus rigoureusement certains phénomènes troublants qui semblent montrer que les lois de notre univers sont pas purement arbitraires et paraissent suivre une certaine logique. En effet, quand on étudie de la physique, on étudie certaines constantes universelles : ce sont des données qui ne changent pas, et qui ne peuvent pas changer, sans quoi l’univers, tel que nous le connaissons, ne pourrait plus exister sous cette forme ; c’est ce que montre Etienne Klein dans son Discours sur l’origine de l’univers en prenant l’exemple de l’interaction nucléaire et de la masse des neutrons :

Une illustration suffira. Elle concerne l’interaction nucléaire forte, liant les nucléons (protons et neutrons) entre eux au sein des noyaux atomiques. Il suffirait qu’elle soit légèrement plus intense (d’environ un pour cent) pour que les étoiles ne vivent pas plus de quelques secondes, au lieu des quelques milliards d’années que nous observons. L’intensité de cette interaction se trouve donc avoir la valeur qui convient pour que la vie soit possible dans certains endroits de l’univers. De semblables conclusions s’obtiennent lorsqu’on s’amuse à faire varier, pour voir, la valeur d’autres constantes du monde physique.

Un second exemple pour ceux qui ne seraient pas convaincus. Il concerne la masse du neutron, dont on sait qu’elle est très légèrement supérieure à celle du proton. Si la différence entre leurs masses avait été très légèrement plus grande, tous les neutrons se seraient transformés en protons. Or, sans neutron, les atomes autres que l’hydrogène ne peuvent plus se former et sans atomes de carbone, pas de vie. Si, au contraire, la masse du neutron avait été très légèrement inférieure, c’est l’inverse qui se serait produit : les protons se seraient tous transformés en neutrons. Or, sans protons, pas d’atomes (pas même d’hydrogène) et, par conséquent, pas de vie.

Il est difficile de rester indifférent face à ces exemples (et on pourrait en trouver d’autres) ; comment retenir en nous l’impression qu’il doit y avoir quelque chose qui explique cette unité des lois physiques rendant possible l’existence de notre monde ? En prenant conscience que sans cet agencement subtil des lois entre elles notre monde ne serait pas possible, nous nous trouvons presque forcés d’imaginer une cause de cet agencement. L’esprit humain ne s’émancipe pas aisément du principe de raison suffisante : dès que l’on constate un phénomène, on veut comprendre sa raison d’être – mieux, on a l’impression de devoir le comprendre, car c’est seulement ainsi que nous pouvons rendre intelligible le monde. Ne pas chercher la cause de l’harmonie revient à se contenter de constater un fait, qui apparaît comme un miracle inexpliqué.

C’est pourquoi, contrairement à ce qu’on répète parfois, ce n’est pas seulement la superstition irrationnelle qui suscite la croyance en l’existence de Dieu ; c’est la pente naturelle de notre raison qui nous conduit, presque inévitablement, à ce postulat. Si notre monde est le meilleur des mondes possibles, si le monde dans lequel nous vivons est, comme par hasard, constitué de lois adaptées à la vie humaine alors qu’il aurait très bien pu n’être qu’un chaos sans forme et sans trace de vie, c’est bien qu’il doit y avoir un démiurge intelligent et conscient à l’origine de notre monde.

Toutefois, ce postulat présente aujourd’hui des conséquences indésirables : nous faisons spontanément le lien entre ce postulat rationnel et les religions monothéistes. A quoi bon faire de la science, être animé par un esprit sincère de rigueur, si c’est pour retrouver les croyances absurdes d’antan ? Il paraît rétrograde et ennuyeusement conformiste de se ranger à la vieille hypothèse de Dieu, déjà trop de fois séculaires… Et comme l’esprit humain tient fermement à trouver une explication, autant en trouver une autre, plus originale et plus séduisante.

D’où la mode actuelle autour de la théorie du multivers. Les matérialistes ont longtemps exploité, sous une forme différente, cette hypothèse afin de pouvoir expliquer l’ordre du monde sans faire appel à une transcendance miraculeuse : si notre univers est ordonné, c’est parce qu’il existe une infinité d’univers différents, et dans la somme de tous ces univers, il y en a forcément qui sont ainsi constitués qu’ils rendent possible une forme de vie. Comme le dit Diderot :

Selon les lois de l’analyse des sorts, je ne dois point être surpris qu’une chose arrive lorsqu’elle est possible, et que la difficulté de l’événement est compensée par la quantité des jets. Il y a tel nombre de coups dans lesquels je gagerais avec avantage d’amener cent mille six à la fois avec cent mille dés. Quelle que fût la somme finie des caractères avec laquelle on me proposerait d’engendrer fortuitement L’iliade, il y a telle somme finie de jets qui me rendrait la proposition avantageuse : mon avantage serait même infini, si la quantité de jets accordée était infinie. Vous voulez bien convenir avec moi que la matière existe de toute éternité, et que le mouvement lui est essentiel. Pour répondre à cette faveur, je vais supposer avec vous que le monde n’a point de bornes, que la multitude des atomes était infinie, et que cet ordre qui vous étonne, ne se dément nulle part : or de ces aveux réciproques, il ne s’ensuit autre chose, sinon que la possibilité d’engendrer fortuitement l’univers est très petite, mais que la quantité des jets est infinie, c’est-à-dire que la difficulté de l’événement est plus que suffisamment compensée par la multitude des jets. Donc si quelque chose doit répugner à la raison, c’est la supposition que, la matière s’étant mue de toute éternité, et qu’y ayant peut-être dans la somme infinie des combinaisons possibles un nombre infini d’arrangements admirables, il ne se soit rencontré aucun de ces arrangements admirables dans la multitude infinie de ceux qu’elle a pris successivement.

Bien sûr, la théorie du multivers est beaucoup plus sophistiquée et s’appuie sur des modèles authentiquement scientifiques ; l’hypothèse d’un processus inflationnaire éternel au fondement de la théorie du multivers n’est pas injustifiée, bien qu’aucune vérification expérimentale ne soit possible à l’heure actuelle. Pourtant, malgré cette différence de forme, l’intention qui préside à ces efforts de la raison est la même : rendre intelligible l’ordre de la nature. Le multivers parle à d’autres sensibilités que ceux qui postulent l’existence de Dieu, mais de fait, il suscite également la fascination et exalte autant l’imagination. Que ce soit par de la métaphysique absconse, du mysticisme vibrant, ou des modèles scientifiques rigoureux, l’homme, animal métaphysique, cherche toujours la même chose : répondre à son émerveillement devant l’ordre du monde, apaiser ses interrogations enthousiastes ou inquiètes, trouver un point d’appui à la pensée pour que se dissipe  l’angoissante impression de vertige qui nous saisit dès que nous nous risquons à méditer sur le monde : l’explication non démontrée vaut toujours mieux que l’absence d’explication ; la compréhension même mythologique d’une nécessité vaut toujours mieux que le constat d’une contingence absurde.

Cet envoûtement fécond pour l’univers et son ordre stimule l’esprit et suscite des réflexions qui ont l’avantage de nous détourner pour un temps des affaires humaines, pleines de passions répétitives dont la monotonie finit parfois par nous faire soupirer de lassitude. Cependant, à cette curiosité excessivement questionneuse et inquiète guettant les réponses comme autant de possibilités de contentement, peut s’opposer la contemplation naïve de la nature, où l’absence de question est la réponse et où le silence aimant apporte une joie peut-être plus profonde que tous nos bavards points d’interrogations :

Je crois au monde comme à une marguerite,

Parce que je le vois. Mais je ne pense pas à lui

 Parce que penser, c’est ne pas comprendre…

 Le monde ne s’est pas fait pour que nous pensions à lui

(Penser c’est être dérangé des yeux)

Mais pour que nous le regardions et en tombions d’accord…

Moi je n’ai pas de philosophie : j’ai des sens…

Si je parle de la Nature ce n’est pas que je sache ce qu’elle est,

Mais c’est que je l’aime, et je l’aime pour cela même,

Parce que lorsqu’on aime, on ne sait jamais ce qu’on aime

Pas plus que pourquoi on aime, ou ce que c’est qu’aimer…

Aimer est la première innocence,

Et tout innocence ne pas penser.

Pessoa, Poèmes Païens

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