Les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus

Cette phrase, a priori désespérée et pessimiste, se situe dans le dernier volume de la Recherche du temps perdu, le Temps retrouvé. A la fin de son cycle romanesque, le narrateur, héros de la Recherche, prend conscience de sa vocation d’écrivain. Il est enfin décidé à sortir de sa procrastination et à devenir ce qu’il doit être : un auteur. Mais cette prise de conscience s’accompagne de conséquences nouvelles. Le jeune narrateur établit, à ce moment du récit, ses principes esthétiques, c’est-à-dire les moyens qui vont guider l’écriture de son chef-d’oeuvre. La vérité de sa destinée et des moyens qu’il doit mettre en œuvre pour la réaliser complètement prennent racine dans un contexte particulier.

Nous sommes alors à la fin du Temps retrouvé. La première guerre mondiale, que Proust décrit dans son roman, est terminée et le narrateur a regagné Paris qu’il avait quitté pour se réfugier dans une maison de santé. Le héros de la Recherche s’apprête à retrouver ses amis parisiens et se rend pour l’occasion à une matinée de la princesse de Guermantes. Mais le chemin qu’il emprunte pour se rendre chez la princesse est semé d’embûches. Le narrateur va, d’abord, se cogner à un pavé légèrement plus enfoncé dans le sol que les autres. Arrivé dans la bibliothèque des Guermantes, dans laquelle il doit patienter avant d’être introduit dans le salon de son amie, il prend le thé et est ému du bruit de la cuillère contre sa tasse. Enfin, la sensation d’une serviette avec laquelle il s’essuie les lèvres lui procure une émotion similaire. Aussi étrange que cela puisse paraître ces trois événements sont essentiels dans la prise de conscience du narrateur de sa destinée. Bien sûr, énumérés de la sorte, ces événements semblent montrer que le personnage de la Recherche est très délicat, voire féminin. En réalité, ces trois micro-événements ne sont pas uniquement liés à l’extrême sensibilité du narrateur mais aussi à la profondeur de son « moi » intérieur et à la richesse de son passé. La sensation du pavé sous ses pieds, le bruit de la cuillère contre la tasse de thé et la sensation de la serviette contre ses lèvres provoquent chez le narrateur une pléthore de souvenirs. Ces trois événements lui révèlent des sensations passées que le narrateur, cette fois-ci, prend le temps d’analyser.

Je dis cette fois-ci parce que ce genre d’expérience s’était déjà produit plus tôt dans l’oeuvre. Dans le premier volume de la Recherche, intitulé Du côté de chez Swann, le jeune narrateur, après une journée éprouvante, déguste une madeleine avec du thé. Cette dégustation ne se fait pas sans trouble car le goût de la madeleine lui rappelle ses vacances à Combray, chez sa tante Léonie. Le narrateur tire alors plusieurs conclusions. Il remarque que la vue n’est pas un sens qui fait revivre véritablement le souvenir car, avant sa dégustation, il avait de nombreuses fois vu des madeleines dans les vitrines des boulangeries sans que celles-ci évoquent en lui le temps de son enfance à Combray. Seuls le goût, l’odorat, le toucher et l’ouïe peuvent faire revivre, non seulement le souvenir, mais aussi la sensation même qui est attachée à cette remémoration du passé. Il fait aussi l’expérience de l’inutilité, dans un premier temps du moins, de l’intelligence au cours de la réminiscence qui relève avant tout d’un processus sensitif.

Même si le souvenir doit être analysé par l’intelligence, il est, premièrement, une expérience vécue sur le mode de la sensation. Ce qui intéresse Proust, ce n’est pas le récit objectif du souvenir mais les impressions que celui-ci procure, les sensations passées et présentes qu’il fait naître et renaître dans l’intériorité du sujet. Il s’agit avant tout de retrouver une impression car en retrouvant les sensations passées, le sujet qui se souvient retrouve du même coup son intériorité passée, la personne qu’il était à la date de ce souvenir. Pour Proust, ces retrouvailles avec son « moi » passé sont essentielles car le « moi » est avant tout éclaté, divers et de ce fait insaisissable. Mon « moi » passé, en effet, la petite fille que j’étais à 8 ans et qui voulait devenir astronaute, n’est pas tout à fait la même personne que ce « moi » présent qui à 24 ans s’intéresse à la Recherche du temps et à la littérature en général. On évolue en quelques années et le but de Proust est de retrouver tous ses « moi » par le biais du souvenir, de reconstituer ces « paradis perdus » qui sont peuplés de ses personnalités passées. Mais Proust n’est pas un psychopathe schizophrène qui se complaît dans la contemplation passive de ses « moi » passés. Il veut agir en opérant une synthèse de ses personnalités. Il pense que la réunion de ces diverses entités lui permettront d’atteindre l’essence de son être, c’est-à-dire ce qu’il est véritablement et purement indépendamment des contingences temporelles.

L’importance du souvenir est donc fondamentale dans l’esthétique et la pensée proustienne car la réminiscence est le seul moyen d’atteindre l’essence du « moi » et du monde, de sortir du temps objectif qui est le lieu de tous les changements et de toutes les contradictions. On comprend mieux alors cette affirmation selon laquelle « les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus » . Elle apparaît même moins pessimiste qu’elle n’y paraît au premier abord. Proust fait l’éloge du souvenir vécu dans toute sa pureté sensitive. Il chante le bonheur de celui qui, surpris par une sensation présente, la lie à une sensation passée similaire et retrouve ainsi toute son intériorité passée, l’intégralité de ce « paradis perdu » qu’il ne peut plus visiter que par l’intermédiaire du souvenir. Mais cette visite n’est possible que sous une seule condition. Cet impératif, le narrateur ne le connaissait pas au moment de l’épisode de la madeleine mais il en prend pleinement conscience dans le Temps retrouvé. Il faut que le souvenir soit raconté, soit écrit ; il faut qu’il vive dans l’univers de l’art. Ce n’est qu’en transfigurant le souvenir au moyen de l’oeuvre d’art que le sujet peut pleinement y goûter, en saisir l’essence. Il faut enfermer le souvenir dans ce que Proust appelle les « anneaux nécessaires d’un beau style ». Le principe de réminiscence fonde l’esthétique idéaliste de l’auteur qui ne prend conscience de sa vocation d’écrivain qu’en retrouvant « le temps perdu ». Proust fait partie de ces auteurs qui considèrent qu’il y a deux types de temporalité : il y a la temporalité objective, celle qui est liée à l’Histoire, à la contingence du réel et il y a une temporalité plus essentielle, idéaliste plutôt que matérielle, subjective plutôt qu’objective. C’est cette dernière temporalité que poursuit avec force le narrateur tout au long de la Recherche.

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