Explication d’un texte de Freud sur l’inconscient

« On nous conteste de tous côtés le droit d’admettre un psychique inconscient et de travailler scientifiquement avec cette hypothèse. Nous pouvons répondre à cela que l’hypothèse de l’inconscient est nécessaire et légitime, et que nous possédons de multiples preuves de l’existence de l’inconscient. / Elle est nécessaire, parce que les données de la conscience sont extrêmement lacunaires ; aussi bien chez l’homme sain que chez le malade, il se produit fréquemment des actes psychiques qui, pour être expliqués, présupposent d’autres actes qui, eux, ne bénéficient pas du témoignage de la conscience. Ces actes ne sont pas seulement les actes manqués et les rêves, chez l’homme sain, et tout ce qu’on appelle symptômes psychiques et phénomènes compulsionnels chez le malade ; notre expérience quotidienne la plus personnelle nous met en présence d’idées qui nous viennent sans que nous en connaissions l’origine et de résultats de pensée dont l’élaboration nous est demeurée cachée. / Tous ces actes conscients demeurent incohérents et incompréhensibles si nous nous obstinons à prétendre qu’il faut bien percevoir par la conscience tout ce qui se passe en nous en fait d’actes psychiques ; mais ils s’ordonnent dans un ensemble dont on peut montrer la cohérence, si nous interpolons les actes inconscients inférés. Or, nous trouvons dans ce gain de sens et de cohérence une raison, pleinement justifiée, d’aller au-delà de l’expérience immédiate. / Et s’il s’avère de plus que nous pouvons fonder sur l’hypothèse de l’inconscient une pratique couronnée de succès, par laquelle nous influençons, conformément à un but donné, le cours des processus conscients, nous aurons acquis, avec ce succès, une preuve incontestable de l’existence de ce dont nous avons fait l’hypothèse. L’on doit donc se ranger à l’avis que ce n’est qu’au prix d’une prétention intenable que l’on peut exiger que tout ce qui se produit dans le domaine psychique doive aussi être connu de la conscience.»

Sigmund Freud, « L’inconscient », in Métapsychologie (1915)

Le mot d’inconscient est utilisé dans la vie courante à tort et à travers sans vraiment qu’on s’arrête sur son sens et encore moins sur les conséquences de son existence. Or, dans une perspective cartésienne, parler de la réalité de l’inconscient paraît absurde puisque la réalité est pensée dans le rapport entre la conscience et le monde (est réel ce dont je peux avoir conscience). Parler d’inconscient, c’est introduire l’idée qu’une partie de la réalité nous échappe[1]. Le thème de ce texte est donc bien l’inconscient et son utilisation comme concept scientifique permettant une meilleure compréhension du réel psychique (c’est-à-dire de ce qui est relatif à l’esprit humain)[2]. Le problème est que certains faits psychiques paraissent complètement sans raisons ni explications : on n’y prête même pas attention tellement ils nous paraissent absurdes dès qu’on les prend au sérieux[3]. Selon Freud il faut considérer l’hypothèse de l’inconscient comme légitime ; c’est cette dernière qui permet de comprendre le psychisme humain[4]. Les enjeux de cette position sont considérables puisque cela signifierait à la fois que nous ne pouvons pas être conscients de tout (le conscient n’étant pas égal au psychique) mais que nous pouvons prétendre à une meilleure compréhension de l’ensemble.

Ainsi, Freud montre d’abord lignes 1 à 4 que son propos est une réponse aux opposants de l’existence d’un inconscient. Ensuite, ligne 4 à 13, il amène le premier argument : celui de l’impossibilité de comprendre certains faits psychiques courants par la seule conscience. Leur origine nous serait cachée. Pour comprendre l’esprit humain, il faut arrêter de réduire la vie psychique à la vie consciente, il faut postuler un inconscient actif, ligne 13 à 18. Cependant, si l’inconscient existe, comment en être certain puisqu’il est par essence non-conscient, qu’il échappe à notre conscience ? Freud apporte ainsi, ligne 18 à la fin, un argument pratique (qui se soucie de l’action et de ses effets), car la pratique de la psychanalyse montre que l’on peut guérir des patients, ce qu’elle ne pourrait faire si elle se trompait sur l’inconscient[5].

L’extrait commence par un constat, celui d’un affrontement entre Freud et ses opposants. En effet, il faut voir derrière le texte l’intention de Freud : il veut répondre à ses détracteurs, « Nous pouvons répondre » ligne 2, et défendre sa thèse. En cela nous avons affaire à un texte polémique. Qu’est-ce qui est en jeu dans ce conflit ? Il s’agit du postulat de l’existence de l’inconscient psychique. Avant Freud, on a pu reconnaître qu’il y avait de l’inconscient mais ce que l’hypothèse freudienne apporte de nouveau est l’idée d’un inconscient actif dans nos représentations et nos affects[6]. Cela veut dire qu’il y aurait une incidence de cet inconscient dans la formation de nos représentations et de nos désirs. Dès lors, il va de soi que si un tel inconscient existe, il faut en prendre compte dans les recherches scientifiques sur les faits psychiques et sur le traitement des malades, c’est une nécessité nous dit Freud (c’est-à-dire que l’on ne peut pas comprendre la réalité psychique de l’homme sans l’inconscient[7]). Ainsi, dans ces premières lignes, Freud entend répondre à ses opposants avec force : l’inconscient est un concept nécessaire et légitime à la compréhension scientifique de l’esprit humain. L’enjeu est ici épistémologique, il s’agit pour Freud de faire de la psychanalyse une science à part entière, aussi sérieuse et rigoureuse que les sciences « dures », et pour soutenir sa thèse Freud utilise des « preuves », ligne 4, des exemples et des arguments pratiques[8].

L’hypothèse de l’inconscient est d’abord nécessaire d’un point de vue épistémologique, c’est-à-dire qu’on ne peut pas former de science véritable des faits psychiques humains tant qu’on a un tout incohérent et indéterminé. Toute science a besoin pour sa formation d’un objet déterminé sur lequel faire ses recherches et établir des discours vrais. Or, constate Freud, la psychologie ne peut rendre compte de son objet (littéralement la ψυχή, psyché en grec ancien, c’est l’âme et ce qui a donné le nom de psychique) car un certain nombre de faits psychiques humains courants lui échappent (et surtout, échappent au sujet qui les vit). Il s’agit bien de faits courants, quotidiens, qui arrivent à monsieur Tout-le-monde et non pas des cas isolés de malades : « aussi bien chez l’homme sain que chez le malade » écrit Freud lignes 5-6. Freud liste alors ces « symptômes » présents chez l’homme : actes manqués, rêves, pulsions, idées étrangères… Le paradoxe que Freud relève est que ces phénomènes tiennent place au plus profond de notre intimité, là où on s’attend à n’être qu’au contact de nous-mêmes (ce moi que l’on croit connaître mieux que toute autre chose ou personne). Il y aurait de l’étrange au plus profond de nous, des causes cachées. Le problème que pose Freud est celui, que l’on rencontre souvent chez les philosophes dits de l’ère du soupçon (comme Nietzsche et Marx, par exemple) du questionnement de l’origine. L’origine, c’est-à-dire la cause efficiente[9], n’est pas toujours celle que l’on croit. Freud nous montre que l’on ne s’est pas interrogé sur l’origine de ces phénomènes absurdes ou sans sens. Face à ce genre de faits psychiques, on a l’impression qu’il manque une pièce au puzzle… C’est que l’origine n’est peut être pas le moi conscient mais autre chose.

Cependant, comment pourrait-on avancer que l’origine cachée en serait l’inconscient ?[10] Si par définition elle est cachée et si elle est inconsciente, comment avoir une certitude à son sujet ? C’est tout le problème d’une tentative de discours sur l’inconscient et Freud ne prétend pas connaître cet inconscient, il s’élève bien plutôt contre la prétention de vouloir tout expliquer par la conscience, comme si le réel psychique de l’homme était identique à la conscience. Cette idée est également présente à la dernière phrase du texte où Freud parle d’une « prétention intenable », ligne 25, c’est-à-dire d’un discours impossible à défendre dès lors que l’on avance que l’on peut tout expliquer par la conscience. En réalité, en s’opposant à l’hypothèse d’un inconscient on nie la complexité de l’esprit humain et on reste dans l’incompréhension face à un certain nombre de faits psychiques courants. La psychanalyse ne prétend pas être capable de tout expliquer absolument mais, grâce à l’hypothèse de l’inconscient, elle est au moins capable d’ajouter un étage supplémentaire à la compréhension scientifique des faits psychiques en parvenant à comprendre la « cohérence » (ligne 16) de leur totalité – chose qui nous échappera toujours sans l’inconscient (Freud parle d’un « gain de sens et de cohérence », ligne 17). Ce qui est cohérent c’est ce qui est intelligible, ce dont la logique est dévoilée, connue (et non cachée !)[11]. Freud montre qu’avec l’inconscient on arrive à un niveau supérieur de compréhension parce qu’on dépasse l’incompréhension passive (qui penserait : « c’est forcément absurde puisque je n’ai pas conscience de la cause de ce fait ») pour arriver à une attitude consciente des limites de sa compréhension (ce fait a une cause même si je n’en ai pas conscience et je peux déjà comprendre son étrangeté, voire son lien avec un certain trouble ou malaise). Cependant pour accéder à cette compréhension il faut dépasser le sentiment immédiat que nous avons d’être maître et auteur (origine consciente) de tous nos états de conscience et de tous nos faits psychiques.

Freud expose enfin son dernier argument : celui de la preuve par la pratique. La psychanalyse ayant un but thérapeutique (elle vise la guérison des malades) en plus d’un but purement théorique de description scientifique, Freud entend prouver l’existence de l’inconscient par le succès de sa thérapeutique. L’argument est simple : si une thérapeutique est capable de guérir des malades en utilisant l’hypothèse de l’inconscient, c’est que l’inconscient existe. Or, il se trouve que, selon Freud cette thérapeutique « fait ses preuves », elle montre son efficacité. En quoi consiste-t-elle ? En aucun cas il ne s’agit de rendre conscient l’inconscient. L’inconscient ne peut pas être conscient par définition. Cependant, il s’agit d’influencer la vie de la conscience écrit Freud. Cela signifie[12] qu’il s’agit de résoudre l’énigme des symptômes (angoisses, phobies…) pour, une fois leur origine trouvée, qu’ils disparaissent. Par exemple, dans le cas célèbre (mais également contesté) d’Anna O qui était atteinte, entre autres, d’hydrophobie, la patiente découvre sous hypnose que cette peur de l’eau a un rapport avec un événement qui l’avait profondément dégoûtée où le chien de sa gouvernante qu’elle détestait avait bu dans un verre d’eau[13]. Une fois cette découverte faite, elle se trouve en capacité de boire à nouveau, sa phobie ayant disparue. Ce cas est une preuve parmi d’autres, selon Freud, de l’efficacité thérapeutique de l’hypothèse de l’inconscient – efficacité servant de preuve à son existence.

Ainsi, le texte proposé est polémique car il répond à une opposition. Ce qui est en jeu est la définition de la réalité psychique de l’homme (en tant qu’objet d’une science qu’il veut légitime : la psychanalyse) et, parce qu’il en est dérivé, le traitement thérapeutique que l’on propose aux malades. La thèse de Freud est de refuser de définir la totalité des faits psychiques par des faits de conscience. Sans le concept d’inconscient, on rate une partie de notre constitution psychique et on ne peut être dans un discours rigoureusement scientifique. Il s’agit d’un inconscient actif qui influence notre comportement et peut nous rendre malade. On en constate l’existence dans des phénomènes de la vie quotidienne mais l’origine de certains faits psychiques nous est indéniablement cachée. Pour avoir une conception cohérente de notre esprit, il est donc nécessaire de postuler un inconscient actif et de dépasser « l’expérience immédiate ». Tout ce qui se passe dans notre vie psychique ne peut pas forcément être connu mais on peut s’interroger sur l’origine des faits psychiques qui posent problème afin d’en dévoiler l’origine (concrètement qu’est-ce qui me pousse à penser certaines choses ? Quel désir provoque mon rêve ?). Cette recherche a des bienfaits thérapeutiques, elle permet de guérir les malades et c’est la dernière preuve que présente Freud dans ce texte.

[1] Ces phrases sont des phrases d’accroche qui permettent de situer le problème et le contexte.

[2] Je donne le thème du texte.

[3] Ici le problème est donné.

[4] Et dans cette phrase la thèse de Freud.

[5] Tout ce paragraphe constitue l’annonce de plan.

[6] Je précise avec cette phrase un concept important, celui d’inconscient. Etant donné qu’il est au cœur du texte et de son problème, il faut préciser son sens le plus tôt possible.

[7] Ici je précise à la fois un terme complexe du texte et un repère au programme (nécessité/contingence).

[8] Ayant terminé l’explication de la première partie dégagée dans le plan, je change de paragraphe pour attaquer la suivante.

[9] Ici, je précise un autre terme important, celui d’origine. La cause efficiente, c’est l’agent de l’action, celui qui fait, pense, ressent, agit… Le problème est que l’on croit que l’on est toujours acteur de manière pleinement consciente, or c’est une illusion selon Freud.

[10] J’essaye par le questionnement de montrer les difficultés que pose la lecture du texte, qui ne va jamais de soi.

[11] Encore une fois, je précise bien le sens des mots importants.

[12] Ici le mot d’influence est examiné.

[13] L’utilisation d’exemple permet d’illustrer de manière claire un argument du texte.

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