Cette créature a un but…

Cette créature a un but et c’est ce qui rend ses yeux brillants.

John Keats 

La désespérante fadeur de la foule — que l’on observe notamment au petit matin, dans les transports en commun, dans la rue — provient de cette masse de yeux secs, sans trace de vie,  qui accompagnent des corps embarqués dans un quotidien qu’ils subissent passivement. Ils se lèvent, à l’aube, parce qu’ils le doivent, non parce qu’ils le veulent ; ou plutôt : ils ne parviennent pas à adhérer à leur destin, leur volonté ne coïncide pas avec le monde. Vivre uniquement par devoir de vivre, porté par la seule contrainte des nécessités sociales et poussé par un maigre conatus : c’est le symptôme de ceux qui agissent dans l’existence sans but d’ensemble pour coordonner et animer leurs forces ; c’est eux qui ont les yeux secs et fades, et dont le corps aux mouvements nonchalants est le triste signe d’un nihilisme plus ou moins avoué.

Mais dans toutes les foules, il y a des êtres qui se démarquent ; ils brillent dans la nuée ; ils resplendissent par leur manière de réaliser des actions banales avec un éclat étonnant. Eux aussi prennent les transports en commun et marchent à l’aube, dans les rues, pour rejoindre leur lieu de travail ; mais il y a dans leurs yeux brillants — ou dans leur démarche énergique, leur sourire confiant, tout ce qui est signe physiologique d’adhésion au destin quotidien — cette force qui les fait aller de l’avant avec un entrain et une joie palpable. Ils ne se déplacent pas mus par des ressorts mécaniques, non ; ils s’élancent vers leur devoir du jour parce qu’ils savent pourquoi ils doivent et veulent le faire. Quand on agit avec la conscience aiguë du but qui nous anime, la volonté n’a pas de peine à correspondre avec le devoir : la volonté et le devoir ne forment qu’une seule et même chose ; c’est la même étoile intérieure qui guide nos pas et oriente notre destin.

Oui mais encore faut-il avoir un but suffisamment motivant pour qu’il transcende les impressions de contraintes, d’asservissement et de lassitude qui émergent si vite dès lors que l’on est pris, accaparé par le quotidien ; d’où peut donc venir ce but salvateur ? Comment le déterminer ? Quand aucune table de la Loi ne vient commander notre comportement, quand aucun prêtre ne vient promettre le paradis, quand aucune intuition divine ne vient frapper nos cœurs, quand nulle récompense post-mortem ou espoir de communion mystique ne nous prodigue la foi dans la signification du Tout, comment pourrait-on se déterminer un but satisfaisant, puisque celui-ci enferme nos pensées dans l’immanence et nous condamne à ne jamais pouvoir sortir du réel ?

Nul ne saurait avoir la réponse. C’est l’énigme de chaque destin individuel, et la solution n’est jamais déjà toute écrite dans notre cœur, comme si le sens de l’existence individuelle était gravé en chacun dès la naissance. Non ; le but se façonne, se constitue par lui-même au cours de l’existence ; il ne se révèle pas comme une solution miraculeuse qui serait déjà inscrite dès le départ en nous ; il se construit au cours de notre travail quotidien dans la vie, au fil de nos rencontres et découvertes ; ce sont nos actions elles-mêmes, qui, en se répercutant sur nous, creusent un sillon dont on finit par apercevoir la constance et la cohérence. Quand on prend conscience de ce sillon, la question du pourquoi ne se pose même plus ; le chemin est notre destin ; on comprend alors que le but n’est pas autre chose que ce chemin même ; qu’il n’y a pas de terme ultime à poser au processus, mais que le processus en tant que tel est lui-même la solution tant vainement cherchée ailleurs ; alors le quotidien se conquiert allègrement chaque jour et un feu de joie irradie nos yeux brillants.

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