Remarques sur un texte de Simone Weil à propos du langage

 

Grâce au langage, nous sommes baignés dans un milieu intellectuel. (1) Il nous est impossible d’avoir des pensées qui ne soient pas en rapport avec toutes les pensées léguées par le langage. À mesure que nous exprimons un état de nous-mêmes, nous le faisons rentrer dans le domaine de tous les hommes. (2) C’est pourquoi le langage est purificateur ; il est sain en ce sens qu’il exprime toutes les choses qui rongent intérieurement. Dès que cela est exprimé, cela devient quelque chose de général, d’humain, donc de surmontable. […] Une fois que Goethe eut exprimé son désespoir dans Werther, cela est devenu une phase par où passent tous les êtres humains. Tout ce qu’il y de fou en nous gagne a être exprimé, car on donne ainsi un caractère humain à ce qui nous sépare de l’humanité. (3) […] Grâce au langage, nous avons avec la pensée d’autrui le même rapport que si elle était nôtre. Il est impossible de recevoir une pensée sans la faire nôtre. Il se crée ainsi un échange entre les pensées. (4) Cet échange constitue la culture ; c’est pour cela qu’on appelle cette culture les “humanités”. Le langage crée la fraternité entre les hommes. Cela est surtout vrai pour les œuvres, mais aussi pour les dictons populaires, les mythes (Bible, Mythologie grecques, Contes, Magie), les poèmes, les œuvres d’art. (5) Tout cela établit entre les hommes une communauté, non seulement de pensées, mais aussi de sentiments. Tout le monde reconnaît dans Phèdre la jalousie, l’amour… Si, quand deux hommes se battent, l’un reconnaissait que la colère de l’autre est la même que la sienne, la dispute cesserait. (6)

Simone Weil

(1) Nous ne vivons pas seulement dans un environnement matériel riche de sons, d’odeurs, de belles visions, de contacts divers, de goûts savoureux ; nous vivons imprégnés en permanence de concepts, d’abstractions, d’idées qui influencent plus considérablement notre pensée que tout ce que nous pouvons percevoir par les sens. Voir une table, sans prendre conscience qu’il s’agit d’un objet pouvant être subsumé sous le concept de table, ce n’est rien ; nous restons encore dans le domaine animal ; mais voir une table et reconnaître instantanément qu’il ne s’agit pas seulement d’un objet singulier parmi d’autre mais un objet appartenant au genre table, c’est-à-dire accéder à la généralité du concept de table, voilà ce qui fait la grandeur de l’homme. C’est évidemment le langage qui permet cet exploit ; l’homme naît avec une disposition non seulement à communiquer des signaux précis, mais également avec une disposition à assimiler et à forger des mots ne servant pas seulement à nommer quelque chose ou quelqu’un de précis et de singulier mais aussi à désigner l’ensemble des choses rentrant dans un concept donné. Ce n’est pas seulement cet arbre que je vois au loin, ni ce vent que je sens sur mon visage, ni cette pomme que je croque avec délectation ; je sais que je vois un arbre, que je sens du vent, que je goûte une pomme. Cette faculté humaine à généraliser les objets sous forme de concept, on ne se lasse pas d’apercevoir toutes les conséquences que son développement a eu pour le progrès de l’humanité. Le but de Simone Weil est de montrer la noblesse de cette capacité qu’apporte le langage à forger des concepts généraux et abstraits, qui ne permettent pas seulement à l’homme de s’élever petit à petit vers la science, mais aussi de s’élever vers ce qu’il a de plus digne dans l’humanité : l’universel, reconnu et partagé.

(2) Sans langage, c’est-à-dire sans bénéficier de concepts, nous sommes prisonniers de nos singularités. Noyés dans un océan de sensations chaotiques, l’entendement ne parvient pas à unifier notre expérience pour lui donner sens et cohérence, déterminations et limites précises. Bénéficier de la faculté à assimiler ou à forger des concepts, c’est pouvoir sortir de ces singularités pour s’élever jusqu’au concept, lequel, puisqu’il est partagé avec les autres hommes, devient un vecteur de communication de pensées. L’idée d’un langage privé est absurde ; ce qui importe, c’est de pouvoir éliminer les singularités de notre expérience propre pour pouvoir créer un mot abstrait afin que chacun puisse comprendre ce que nous voulons dire. Apprendre à parler, c’est apprendre à penser avec les autres. Quand, solitaire en mon esprit, je fais un effort de pensée, je ne suis pour ainsi dire pas seul : tous les hommes qui pensent sont présents aussi, ma pensée s’élève en dehors de mon expérience originale pour atteindre l’universel. Avec la généralité que permet les concepts, je parviens à sortir de moi-même ; j’entre dans le royaume de l’intelligence, où règnent les pensées universelles, portées par l’humanité toute entière.

(3) À partir de là, nous pourrions insister sur le chemin qui nous mène à l’universel de la vérité scientifique ; c’est ce que faisait déjà Platon en montrant dans le Ménon Socrate enseignant les mathématiques à un esclave. Il s’agit plutôt ici de montrer la puissance cathartique du langage. Il suffit d’appliquer ce que nous avons déjà dit à des sentiments. En effet, grâce au concept, tous les sentiments heureux ou malheureux, ne sont plus seulement des états d’âme purement originaux et singuliers incapables d’être partagés ; la peur de la mort, le sentiment d’injustice, la violente colère, la jalousie impuissante : autant de sentiments malheureux qui cessent d’être enfermés en nous-mêmes dès que nous pouvons les exprimer. Evidemment, exprimer un sentiment singulier par le langage ne permet pas, comme par magie, de dissiper totalement la peine et d’évacuer miraculeusement ce qu’il y a d’irréductiblement unique à notre douleur ; mais tout de même, par l’expression du sentiment sous la forme d’une généralité, on parvient à sortir sensiblement de la prison personnelle de notre esprit. Tout le monde l’a éprouvé, et l’humanité n’a pas entendu Freud pour s’en rendre compte ; parler de sa souffrance avec un autre homme capable d’empathie permet de limiter considérablement sa douleur : on se sent moins seul, on voit qu’il est possible de dépasser sa souffrance, de progressivement l’éliminer de notre âme. Si Les souffrances du jeune Werther eurent tant de succès, c’est parce que Goethe parvint grâce à son génie, à exprimer à travers des mots compréhensibles par tous un sentiment de désespoir et d’impuissance liés à l’amour. Ainsi la littérature aide à comprendre ses propres sentiments et à surmonter leur singularité pour les relier à l’ensemble des hommes. Un sentiment, même étrange, même condamnable, devient universel dès que nous trouvons les bons mots pour l’exprimer. C’est pourquoi les artistes eurent une influence au moins aussi importante que les grands scientifiques dans le développement de l’humanité ; en peignant, par leurs moyens propres, un sentiment précis, ils le rendent accessibles à tous. Pensons au délire criminel de Raskolnikov dans Crimes et châtiments : combien cette oeuvre n’a t-elle pas fait pour la compréhension de la profondeur de la psychologie humaine ?

(4) Il ne suffit pas de dire que le langage permet de communiquer avec autrui. Le langage permet surtout d’assimiler la pensée de notre semblable, et ce faisant, de la développer à notre manière, puis d’exprimer ce développement de nouveau à notre interlocuteur. C’est ce qui fait que le dialogue humain est réellement constructif et créateur : on ne se contente pas de communiquer à autrui un signal faisant sens uniquement dans un contexte prédéterminé ne permettant pas de créativité ; on invite l’interlocuteur à réfléchir à son tour, à partir de sa propre personnalité et de ses propres connaissances, sur les pensées que l’on vient de lui exprimer. La grandeur du langage constructeur de sens est exprimée dans le dialogue socratique : la méthode dialectique, permettant d’avancer dans la compréhension du monde autrement que par le monotone monologue, est l’illustration de la puissance du langage.

(5) À partir de la description qui vient d’être faite du langage humain, on comprend facilement pourquoi on peut en faire l’origine de la culture elle-même. Si une culture, dans le sens fort du mot, est possible chez les hommes et non chez les animaux, c’est précisément du fait de la capacité humaine à s’élever à l’universel et de partager le fruit de ses pensées par des expressions diverses qu’un autre homme pourra comprendre et reprendre à son tour pour en faire quelque chose d’autre. Ainsi la culture de l’humanité, dans toute sa variété, fait sens : la plasticité que permet le langage, l’échange fécond qui s’instaure entre les hommes, font naître des œuvres riches d’un sens inépuisable. La beauté de l’expression « faire ses humanités » apparaît clairement ; comprendre la culture, assimiler le sens des grandes œuvres qui se sont accumulées dans l’histoire des différentes civilisations humaines, réagir à notre tour à ces expressions originales et universelles de sentiments précieux, fait que nous nous élevons à la la plus haute dignité et noblesse de l’homme. Se cultiver, c’est devenir homme au sens plein du mot. Et par là-même, dans ce mouvement commun vers des œuvres qui offrent un sens, s’instaure une fraternité entre les hommes, c’est-à-dire la conscience que ce qui réunit chaque être humain est bien plus fort que ce qui les en sépare. Rien de ce qui n’est humain ne m’est étranger ; par les œuvres d’une culture, même si cette culture n’est pas la mienne, je comprends l’homme différent de moi, je me sens proche de lui, j’acquiers la certitude que l’universelle condition humaine importe plus que la diversité de nos manières d’être.

(6) La liaison des hommes aux autres hommes ne se limite pas aux pensées abstraites, ce qui serait le chemin de la science ; elle conduit également à partager et à comprendre les affects qui, pour le regard superficiel, apparaissent uniquement dans ce qu’ils ont d’irréductiblement uniques et incommunicables. La grandeur de l’art consiste précisément à rendre universel et compréhensible la diversité infinie des sentiments qui peuvent affecter l’homme. Rien de plus originale et unique que l’amour de Phèdre ; mais par l’oeuvre de Racine, plutôt que d’y voir une monstruosité infâme rejetant une telle femme en dehors de l’humanité, nous voyons ce qui nous fait la rejoindre. Avant de comprendre le monde par ses lois physiques, il importe peut-être davantage de connaître au mieux les sentiments divers qui peuvent affecter n’importe quel humain. Ainsi, au lieu de juger et de condamner notre ennemi en colère, nous le comprendrons, nous serons plus apaisés, et nous favoriserons la paix entre les hommes. Les rapports de force existent entre les hommes et ne doivent pas être négligés ; mais il ne faut pas négliger non plus le rôle que joue l’incompréhension et l’absence d’empathie dans les désastres, petits et grands, qui gâchent la vie collective de l’homme. Ainsi le langage, en nous conduisant vers l’universel, en nous faisant sortir de notre petit ego, en nous ouvrant sur ce qu’il y a de commun entre les autres hommes et nous-mêmes, nous permet de comprendre les passions d’autrui, et, par là même, de rendre possible la coexistence heureuse des hommes.

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