Remarques sur un texte d’Alain critiquant le désir

 

Il n’y a rien de plus commun que de désirer être un grand peintre, ou un évêque, ou un général. Ou bien l’on désire d’être aimé d’une belle fille. (1) Ce n’est que rêverie, et sans aucun développement ; les désirs ne font rien. (2) Vous feriez rire l’avare en lui disant qu’il désire la richesse. “Tout le monde désire la richesse ; moi je la veux, je la gagne, je l’ai, je la garde. J’invente mille moyens et je les mets en œuvre. Déjà plus de trois fois j’ai tout perdu, ou bien on m’a tout volé. Bah ! Le temps que je désespérais, j’avais déjà les mains pleines de choses que je pouvais revendre.”  […] D’autres sont en train de peindre, et c’est bien autre chose que de désirer être peintre. J’irais même jusqu’à dire qu’à désirer on se prive de faire. En sorte que, quand l’homme se plaint de n’avoir jamais eu ce qu’il désirait, il dit vrai. (3) […] Le désir est bien au-dessous de l’amour ; mais peut-être n’est-il même pas le chemin de l’amour. L’amour commence avec le sentiment d’une puissance heureuse qui s’accorde avec un autre bonheur sans lui rien coûter. Cette sorte d’expérience, où gouverner et être gouverné sont précisément la même chose, ne plaît que commencée ; on ne contemple point cette fin ; on ne se dit pas qu’on y arrivera ; mais, bien plutôt, on est emporté vers elle par un mouvement proprement incroyable. (4) […] Une conversation peut être plus désirable qu’une autre ; mais, à l’amour, rien n’est plus désirable qu’autre chose ; le beau temps, la pluie, le badinage, le sérieux, tout est égal. Aussi le désir est toujours une offense. C’est l’intention de faire servir l’autre à soi. Ce chemin conduit à mépriser. (5) Au lieu que la belle entreprise d’aimer conduit à estimer l’autre personne et à la vouloir libre, heureuse et puissante ; je dis vouloir et non désirer ; il y a une immense différence entre l’attente d’une perfection et l’action qui l’enlève et la met en place. (6)

Alain, Les aventures du cœur

(1) Alain exprime clairement son mépris pour les personnes qui pensent se distinguer par leur désir. S’il eût dit que le désir était universel, on eût pu interpréter ce passage autrement ; mais le terme commun, dans ce contexte, abaisse clairement le désir, si souvent vanté et excessivement valorisé, au rang de phénomène banal, sans raffinement ou distinction. Si un homme peut se distinguer d’un autre dans son existence, ce n’est certainement pas par la présence en lui d’un désir, quel qu’il soit. Alain choisit volontairement des désirs communs (du moins à son époque, les exemples sont typiques de la IIIe République) pour montrer que tout le monde, d’une manière ou d’une autre, rêve d’ambition, de pouvoir, de célébrité, de prestige ou d’amour. On peut à loisir adapter ce passage avec des désirs plus typiques d’aujourd’hui, quoique l’entreprise risque de s’avérer rapidement inutile : à travers les différents modèles de désir, c’est toujours le même idéal qui est visé par le désir : un adolescent prépubère souhaitant devenir chanteur riche et célèbre ne diffère pas grandement de l’adolescent de la IIIe République rêvant d’être peintre, évêque ou général : c’est toujours au fond l’ambition, la soif de prestige, ou, pour le dire plus rapidement, l’envie de dépasser sa condition. L’homme n’est jamais satisfait de ce qu’il est ou de ce qu’il a ; vieille vérité qui ne change pas à travers les siècles ; et c’est ce sentiment profond d’insatisfaction, touchant tout le monde, qui explique en grande partie l’apparition des désirs. On peut de même souligner que l’attrait sexuel ne change pas non plus à travers les millénaires : le fantasme d’être aimé d’une belle personne est sans doute encore plus commun que le désir d’améliorer sa position dans la société.

(2) Évidemment, il ne suffit pas qu’un phénomène soit banal pour construire une critique véritable de ce phénomène. Il faut donc aller plus loin, et c’est que ce fait brutalement Alain, en exposant clairement, exemple à l’appui, la tare inhérente au désir. En effet, le désir, tel que le conçoit Alain, peut être assimilé à une forme de rêverie. (Au passage, rappelons au passage que le désir n’est jamais qu’un concept que l’on construit ; on peut tout à fait donner au désir une effectivité que ne lui accorde pas Alain : c’est juste une affaire de définition, et celle d’Alain est commode car elle permet de distinguer, comme on va le voir, l’homme puissant et actif, du tchandala passif et impuissant). Que faut-il entendre par rêverie ? Ce terme exprime l’errance dans les pensées ; plongé dans une rêverie, c’est l’imagination qui travaille plus que l’entendement. Nous ne nous confrontons pas au réel ; au contraire, nous l’oublions plutôt ; nous sommes tout entier baignés dans les agréables fantasmagories que nous construisons de nous-mêmes. Assis sur un fauteuil en face de ma cheminée, je peux par mes rêveries refaire ma vie et le monde ; mais cette reconstruction rêveuse est condamnée, par définition, à rester sans effectivité, à rester hors du réel, à demeurer prisonnier de mon esprit. Peut-être peut-on trouver un plaisir intense dans ces rêveries indolentes, qui nous détournent un moment du monde ; mais ce n’est pas ici notre problème ; ce qui compte ici, c’est qu’en assimilant les désirs à des rêveries imaginaires, Alain leur attribue par là-même une impuissance totale : les désirs ne font rien, ils n’agissent pas sur le monde, ils ne se déploient pas dans le réel.

(3) D’où la nécessité de dépasser le désir par la volonté ; même si le mot n’est pas encore présent, Alain en fait l’éloge en parlant de l’avare, exemple volontairement provocateur, puisque pour une fois l’avare n’est pas présenté pour être critiqué, mais pour être admiré. Le avare a raison d’être hautain quand on lui parle de son désir de richesse, non pas parce qu’il s’agit d’un faux vice, mais parce que l’avare ne désire pas la richesse, il la veut. Au contraire du rêveur, l’avare qui veut est dans l’action ; sa pensée n’est pas cantonnée à son esprit, sa pensée se déploie au contact avec le monde de manière féconde. De sa volonté de richesse et de préserver la richesse naît un comportement réel, constatable, qui a des effets précis sur son existence ; pour le dire simplement : contrairement aux désirs du rêveur, sa volonté a des conséquences sur le monde. On aura beau faire la belle âme et critiquer l’amour de l’avare pour la richesse, il n’empêche que lui a le mérite rare de réaliser ses objectifs, de ne pas être déçu de sa situation et d’aller concrètement de l’avant. En opposant de manière frontale l’homme qui désire et l’homme qui veut et obtient, l’homme qui désire peindre et l’homme qui est en train de peindre, Alain parvient à nous faire prendre conscience de l’inutilité de rester figé sur soi à contempler ses désirs ; ce qu’il faut faire, c’est les réaliser, ou, en d’autres termes, transformer nos désirs imaginaires en volitions effectives. Le but d’Alain est très clair : inciter à l’action. La pleine satisfaction ne pourra apparaître que lorsque nous cesserons de rêvasser passivement et que nous enclencherons avec enthousiasme le processus nous conduisant à agir concrètement sur le monde. Il faut donc épargner aux autres les jérémiades assommantes, les plaintes monotones à propos de notre frustration et de notre impuissance : à force de perdre du temps à se morfondre sur soi et à contempler de loin nos désirs imaginaires, nous n’avons plus d’énergie et de temps pour agir concrètement et accomplir véritablement nos objectifs.

(4) La distinction entre désir et volonté devient encore plus manifeste lorsqu’on l’applique à l’amour. L’amour, pris dans son sens fort, est toujours œuvre de volonté ; aussi, il faudrait éviter, selon la terminologie d’Alain, de parler d’amour là où il n’y a que rêverie impuissante et égoïste à propos d’un être qu’on imagine dans notre tête. Désir et volonté demeurent abstraits si on ne les utilise pas dans des situations déterminées ; avec l’amour, la distinction va devenir concrète. L’amour authentique, c’est deux personnes unies dans un même chemin, partageant le même élan enthousiaste, trouvant puissance dans leur accord, et s’épanouissant mutuellement dans une réciprocité féconde. Ce ne sont pas deux individus qui trouvent de manière accessoire du plaisir en se fréquentant ; ce sont réellement deux destinées qui s’unissent, deux volontés qui s’accordent, deux êtres tout entier dévoués l’un à l’autre. Et c’est pourquoi il n’y a pas de domination entre l’un et l’autre ; il n’y en a pas un qui souffre et l’autre qui s’ennuie comme le dirait Balzac ; les deux amants sont à égalité, car leurs différences se complètent harmonieusement, sans dissonance ; stables et sereins, ils avancent avec assurance dans l’existence car ils savent que dans leur complémentarité, ils pourront affronter ensemble les obstacles qui apparaîtront devant eux. Bien sûr, cela peut paraître idéaliste, et la vie concrète apporte toujours son lot de désillusion ; mais ce n’est pas pour autant qu’il s’agit d’un fantasme irréalisable : quand on éprouve ce sentiment de réciprocité heureuse, on comprend parfaitement ce que veut dire Alain, et on s’accorde avec lui pour dire qu’il s’agit d’un mouvement effectif, lourd de conséquences, n’ayant rien à voir avec les désirs divers que l’on fructifie seul dans son imagination. On peut s’appuyer sur la littérature pour évoquer des amants célèbres, bien qu’il y ait toujours quelque chose qui cloche d’une manière ou d’une autre (sinon il n’y aurait pas d’histoire !) : Fabrice del Dongo et Clélia dans La chartreuse de Parme ; Henriette de Morsauf et Félix de Vandenesse dans Le lys dans la vallée ; Julie et Saint-Preux dans La nouvelle Héloïse, Cosette et Marius dans les Misérables etc. Certains extraits précis d’oeuvres célèbres permettent de mieux mettre en évidence l’amour dans ce qu’il a de plus noble et de réciproque, comme dans ce passage de As you like it de Shakespeare où un personnage essaye de donner une description de l’expérience amoureuse :

It is to be all made of fantasy,

All made of passion, and all made of wishes,

All adoration, duty, and observance

All humbleness, all patience and impatience,

All purity, all trial, all obedience,

And so am I for Phoebe.

(5) Le désir n’a plus aucune importance dans l’expérience amoureuse. Telle activité dédaignée habituellement est accomplie avec euphorie en compagnie de la personne aimée. L’amour transcende nos désirs particuliers ; notre regard est changé ; nous ne voyons plus que beauté et joie, et ces sensations sont effectives, elles ne sont pas rêvées. Pourquoi donc faudrait-il faire intervenir le désir ? En développant des désirs au sujet d’une personne, on créé un lien de subordination : l’autre apparaît comme un prétexte pour assouvir notre désir, il n’est qu’un moyen. Dans l’amour, notre rapport à l’autre est purifié, nous voyons la personne aimée comme une fin, c’est-à-dire que nos pensées et nos actions sont toutes tournées vers cette personne, sans référence à notre propre intérêt. Nous sommes rarement prêts à sacrifier notre vie pour sauver celle de quelqu’un, mais c’est bien dans l’amour véritable que cette possibilité apparaît le plus clairement : si j’aime vraiment quelqu’un, je suis prêt à sacrifier ma vie pour sauver la sienne, abolir mon existence pour préserver celle que j’aime – et je sais que cette personne aimée agira de même pour moi. On voit donc clairement que le désir conduit au mépris, puisque tous les êtres tournant autour de moi ne sont que des prétextes pour satisfaire mon intérêt égoïste, alors que l’amour authentique conduit au respect et à la dignité, puisque la personne aimée est regardée pour ce qu’elle est véritablement.

(6) Il va donc de soi qu’aimer quelqu’un, ce n’est jamais l’asservir, d’une manière ou d’une autre. L’excès de jalousie est typique de l’égoïsme de la personne passionnément amoureuse qui en vient à prendre l’objet aimé comme une possession ne valant que pour soi. Il est contradictoire de vouloir aimer quelqu’un en lui étant attentionné et fidèle, tout en souhaitant l’emprisonner à l’intérieur de nous, comme si la vie de l’autre n’était qu’un accessoire précieux. Aimer quelqu’un, c’est vouloir tout faire pour que cette personne puisse parvenir à s’épanouir, c’est-à-dire à réaliser toute ses potentialités ; l’amour d’un être ne doit jamais être un poids qui entrave les forces, mais l’amour doit plutôt être un stimulant qui condense les forces, qui les catalyse, et qui permet leur plein déploiement. Bref, aimer, c’est concrètement œuvrer au bonheur de l’autre, et comme il s’agit d’une expérience réciproque, le bien qu’on en retire est mutuel. Ainsi se construit progressivement une existence, qui, parce qu’elle est vraiment partagée, devient plus forte et plus parfaite ; ce n’est plus le désir abstrait et vague d’une perfection idéale n’arrivant jamais ; c’est le mouvement effectif de deux êtres qui agissent de toute leur âme pour se façonner une vie heureuse et vraiment digne d’être vécue.

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