Anthologie d’aphorismes de Cioran

Objection contre la science : ce monde ne mérite pas d’être connu.

Je vadrouille à travers les jours comme une putain dans un monde sans trottoirs.

Plus on vit, moins il semble utile d’avoir vécu.

Ma mission est de tuer le temps et la sienne de me tuer à mon tour. On est tout à fait à l’aise entre assassins.

Le secret de mon adaptation à la vie? J’ai changé de désespoir comme de chemise.

Le même sentiment d’inappartenance, de jeu inutile, où que j’aille : je feins de m’intéresser à ce qui ne m’importe guère, je me trémousse par automatisme ou par charité, sans jamais être dans le coup, sans jamais être quelque part. Ce qui m’attire est ailleurs, et cet ailleurs je ne sais ce qu’il est.

Aimer son prochain est chose inconcevable. Est-ce qu’on demande à un virus d’aimer un autre virus ?

En prenant conscience de son insignifiance, le moi se volatilise avec les vapeurs de la désolation. Que reste-t-il alors du hasard de l’individualisation ? Une substance d’amertume répandue dans un crâne de diable abandonné.

Cette manière dont nous mourons tous, hommes, animaux, fleurs, constitue une conspiration de la matière contre nous. En mourant comme la nature nous l’a prescrit, nous trahissons toutes nos aspirations élevées, tous nos désirs de nous dissoudre quelque part au-delà de nous-mêmes, de briser nos ailes dans un silence sans matière. Chaque mort est une honte.

Puisqu’il n’y a de salut ni dans l’existence, ni dans le néant, que crèvent donc ce monde et ses lois éternelles !

La tragédie de l’homme, animal exilé dans l’existence, tient à ce qu’il ne peut se satisfaire des données et des valeurs de la vie. Pour l’animal, la vie est tout; pour l’homme, elle est un point d’interrogation. Point d’interrogation définitif, car l’homme n’a jamais reçu ni ne recevra jamais de réponse à ses questions. Non seulement la vie n’a aucun sens, mais elle ne peut pas en avoir un.

Le problème de la responsabilité n’aurait de sens que si on nous avait consulté avant notre naissance et que nous eussions consenti à être précisément celui que nous sommes.

La connaissance de soi, la plus amère de toutes, est aussi celle qu’on cultive le moins : à quoi bon se surprendre du matin au soir en flagrant délit d’illusion, remonter sans pitié à la racine de chaque acte, et perdre cause après cause devant son propre tribunal ?

Dans les épreuves cruciales, la cigarette nous est d’une aide plus efficace que les évangiles.

Je prends une résolution debout ; je m’allonge – et l’annule.

Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d’un long, d’un superflu travail de vérification…

Le Réel me donne de l’asthme.

Si nous n’avions la faculté d’exagérer nos maux, il nous serait impossible de les endurer. En leur attribuant des proportions inusitées, nous nous considérons comme des réprouvés de choix, des élus à rebours, flattés et stimulés par la disgrâce.

On ne croit en Dieu que pour éviter le monologue torturant de la solitude. A qui d’autre s’adresser ? Il accepte, semble-t-il, volontiers le dialogue et ne nous en veut pas de l’avoir choisi comme prétexte théâtral de nos abattements.

Quelle tristesse de voir les hommes passer à côté d’eux-mêmes, négliger leurs destinées au lieu de raviver en permanence les lumières qu’ils portent en eux, ou de s’enivrer de profondeurs ténébreuses.

On déclare la guerre aux glandes, et on se prosterne devant les relents d’une pouffiasse… Que peut l’orgueil contre la liturgie des odeurs, contre l’encens zoologique ?

Quand quelqu’un se plaint que sa vie n’a pas abouti, on n’a qu’à lui rappeler que la vie elle-même est dans une situation analogue, sinon pire.

Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance, nous nous démenons, rescapés qui essaient de l’oublier. La peur de la mort n’est que la projection dans l’avenir d’une peur qui remonte à notre premier instant.

L’homme, à en croire Hegel, ne sera tout à fait libre « qu’en s’entourant d’un monde entièrement créé par lui. » Mais c’est précisément ce qu’il a fait, et il n’a jamais été aussi enchaîné, aussi esclave que maintenant.

Tôt ou tard, chaque désir doit rencontrer sa lassitude : sa vérité…

L’euphorie des enthousiastes tient, précisément, au fait qu’ils ignorent la tragédie de la connaissance. Pourquoi ne pas le dire? La connaissance se confond avec les ténèbres. Je renoncerais volontiers à tous les problèmes sans issue en échange d’une douce et inconsciente naïveté. L’esprit n’élève pas: il déchire.

Le fait que j’existe prouve que le monde n’a pas de sens. Quel sens pourrais-je trouver, en effet, dans les supplices d’un homme infiniment tourmenté et malheureux, pour qui tout se réduit en dernière instance au néant et pour qui la souffrance fait la loi de ce monde ?

L’injustice gouverne l’univers. Tout ce qui s’y construit, tout ce qui s’y défait porte l’empreinte d’une fragilité immonde, comme si la matière était le fruit d’un scandale au sein du néant. Chaque être se nourrit de l’agonie d’un autre être; les instants se précipitent comme des vampires sur l’anémie du temps; – le monde est un réceptacle de sanglots… Dans cet abattoir, se croiser les bras ou sortir l’épée sont des gestes également vains. Aucun déchaînement superbe ne saurait secouer l’espace ni ennoblir les âmes.

Pourquoi nous retirer et abandonner la partie, quand il nous reste tant d’êtres à décevoir ?

J’ai voulu me fixer dans le Temps ; il était inhabitable. Quand je me suis tourné vers l’Éternité, j’ai perdu pied. 

La dignité de l’amour tient dans l’affection désabusée qui survit à un instant de bave

Qui n’a vu un bordel à cinq heures du matin ne peut se figurer vers quelles lassitudes s’achemine notre planète.

Chaque jour est un Rubicon où j’aspire à me noyer.

À tel point le doute travaille les êtres que, pour y remédier, ils ont inventé l’amour, pacte tacite entre deux malheureux pour se surestimer, pour se louanger sans vergogne

Se lever, faire sa toilette et puis attendre quelque variété imprévue de cafard ou d’effroi. Je donnerais l’univers entier et tout Shakespeare pour un brin d’ataraxie.

– Que faites-vous du matin au soir ?

– Je me subis.

 Au zoo, tous les animaux se tiennent convenablement, à l’exception du singe. On sent que l’homme n’est pas loin.

Ne se suicident que les optimistes qui ne peuvent plus l’être. Les autres, n’ayant aucune raison de vivre, pourquoi en auraient-ils de mourir ?

Sans la faculté d’oublier, notre passé pèserait d’un poids si lourd sur notre présent que nous n’aurions pas la force d’aborder un seul instant de plus, et encore moins d’y entrer. La vie ne paraît supportable qu’aux natures légères, à celles précisément qui ne se souviennent pas.

La seule fonction de ma mémoire : m’aider à regretter.

Si l’on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ.

Espérer, c’est démentir l’avenir.

La maxime stoïcienne selon laquelle nous devons nous plier sans murmure aux choses qui ne dépendent pas de nous, ne tient compte que des malheurs extérieurs, qui échappent à notre volonté. Mais ceux qui viennent de nous-mêmes, comment nous en accommoder ? Si nous sommes la source de nos maux, à qui nous en prendre ? à nous-mêmes ? Nous nous arrangeons heureusement pour oublier que nous sommes les vrais coupables, et d’ailleurs l’existence n’est tolérable que si nous renouvelons chaque jour ce mensonge et cet oubli.

Des arbres massacrés. Des maisons surgissent. Des gueules, des gueules partout. L’homme s’étend. L’homme est le cancer de la terre.

Je sais que ma naissance est un hasard, et cependant, dès que je m’oublie, je me comporte comme si elle était un événement capital.

Pourquoi je ne me suicide pas ? Parce que la mort me dégoûte autant que la vie.

Les hommes travaillent généralement trop pour pouvoir encore rester eux-mêmes. Le travail : une malédiction que l’homme a transformée en volupté. Œuvrer de toutes ses forces pour le seul amour du travail, tirer de la joie d’un effort qui ne mène qu’à des accomplissements sans valeur, estimer qu’on ne peut se réaliser autrement que par le labeur incessant — voilà une chose révoltante et incompréhensible. Le travail permanent et soutenu abrutit, banalise et rend impersonnel. Le centre d’intérêt de l’individu se déplace de son milieu subjectif vers une fade objectivité ; l’homme se désintéresse alors de son propre destin, de son évolution intérieure, pour s’attacher à n’importe quoi : l’œuvre véritable, qui devrait être une activité de permanente transfiguration, est devenue un moyen d’extériorisation qui lui fait quitter l’intime de son être. Il est significatif que le travail en soit venu à désigner une activité purement extérieure : aussi l’homme ne s’y réalise-t-il pas — il réalise.

Bien plus que le temps, c’est le sommeil qui est l’antidote du chagrin. L’insomnie, en revanche, qui grossit la moindre contrariété et la convertit en coup du sort, veille sur nos blessures et les empêche de dépérir.

Ce qui irrite dans le désespoir, c’est son bien-fondé, son évidence, sa « documentation » : c’est du reportage. Examinez, au contraire, l’espoir, sa générosité dans le faux, sa manie d’affabuler, son refus de l’événement : une aberration. Une fiction. Et c’est dans cette aberration que réside la vie, et de cette fiction qu’elle s’alimente.

Au mieux, tu passeras la première partie de ta vie en quête de ce dont tu n’auras de cesse de te défaire durant la seconde. Au pire, tu t’en contenteras.

Si tu en sens le besoin, crache vers les astres, tu seras plus proche de leur grandeur qu’en les contemplant avec bienséance et dignité.

La religion est un sourire qui plane sur un non-sens général, comme un parfum final sur une onde de néant.

Le paradis n’était pas supportable, sinon le premier homme s’en serait accommodé; ce monde ne l’est pas davantage, puisqu’on y regrette le paradis ou l’on en escompte un autre. Que faire? où aller? Ne faisons rien et n’allons nulle part, tout simplement.

La liberté est un joug trop lourd pour la nuque de l’homme. Même pris d’une terreur sauvage, il est plus assuré que sur les chemins de la liberté. Bien qu’il la considère comme la valeur positive par excellence, la liberté n’a jamais cessé de lui présenté son revers négatif. La route infaillible de la débâcle est la liberté. L’homme est trop faible et trop petit pour l’infini de la liberté, de sorte qu’elle devient un infini négatif. Face à l’absence de borne, l’homme perd les siennes. La liberté est un principe éthique d’essence démoniaque. Le paradoxe est insoluble. La liberté est trop grande et nous sommes trop petit. Qui, parmi les hommes, l’a méritée ? L’homme aime la liberté, mais il la craint.

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