Polysémie de la liberté – Destutt de Tracy

Le mot liberté, comme tous ceux qui expriment des idées abstraites très générales, est souvent pris dans une multitude d’acceptions différentes, qui sont autant de portions particulières de sa signification la plus étendue : ainsi l’on dit qu’un homme est devenu libre, qu’il a acquis, qu’il a recouvré sa liberté, quand il a mis à fin une entreprise qui l’occupait tout entier ; quand il a terminé des affaires qui l’absorbaient ; quand il a quitté des fonctions assujettissantes ; quand il a renoncé à une place qui lui imposait des devoirs ; quand il s’est affranchi du joug de certaines passions, de certaines liaisons qui l’enchaînaient et le dominaient ; quand il s’est évadé d’une prison ; quand il s’est soustrait à l’empire d’un gouvernement tyrannique. On dit de même qu’il a la liberté de penser, de parler, d’agir, d’écrire, qu’il a la parole, la respiration, tous les mouvements libres, lorsque rien ne le gêne à tous ces égards. Ensuite on range toutes ces libertés partielles par groupes ; on en forme différentes classes, d’après les objets auxquels elles se rapportent ; et on en compose ce que l’on appelle la liberté physique, la liberté morale ou la liberté naturelle, la liberté civile, la liberté politique. De là il arrive, que quand on veut s’élever à l’idée la plus générale de la liberté, chacun la compose principalement de l’espèce de liberté à laquelle il attache le plus de prix, et de l’éloignement des gênes dont il est le plus préoccupé, et qui lui paraissent les plus insupportables. Les uns la font consister dans la vertu, ou dans l’indifférence, ou dans une sorte d’impassibilité, comme les stoïciens qui prétendaient que leur sage était libre dans les fers ; d’autres la placent dans la pauvreté ; d’autres au contraire dans une honnête aisance, ou bien dans l’état d’isolement et d’indépendance absolue de tout lien social. D’autres encore prétendent qu’être libre, c’est vivre sous un gouvernement d’une telle espèce, ou en général, sous un gouvernement modéré, ou même seulement sous un gouvernement éclairé. Toutes ces opinions sont justes, relativement au côté par lequel on considère l’idée de la liberté ; mais dans aucune on ne la voit sous tous ses aspects, et on ne l’embrasse dans toute son étendue.

Destutt de Tracy, Commentaire sur l’esprit des lois de Montesquieu

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