Heureux celui qui ne pense pas – Pessoa

La vie serait insupportable si nous en prenions conscience. Nous en faisons rien, heureusement. Nous vivons dans la même inconscience que les animaux, de la même manière futile et inutile, et si nous prévoyons notre mort (il est vraisemblable, sans que cela soit sûr, qu’eux-mêmes ne la prévoient pas), nous la prévoyons au travers de tant d’oublis, de tant de distractions et de divagations, qu’on peut à peine dire que nous y pensions.

C’est ainsi que nous vivons, et c’est bien peu pour nous prétendre supérieur aux animaux. La différence entre eux et nous consiste dans ce détail, purement extérieur, que nous parlons et écrivons, que nous possédons une intelligence abstraite pour nous distraire de notre intelligence concrète, et que nous imaginons des choses impossibles. Tout cela, cependant, ce sont des détails contingents de notre organisme fondamental. Savoir parler, savoir écrire, cela n’apporte rien de neuf à notre instinct primordial, qui est de vivre sans savoir comment. Notre intelligence abstraite ne sert qu’à ériger en systèmes, ou en pseudos-systèmes, ce qui pour les animaux consiste à dormir au soleil. Même notre faculté d’imaginer l’impossible ne nous appartient peut-être pas en propre, car j’ai déjà vu des chats regarder la lune, et peut-être était-ce justement la lune qu’ils voulaient.

Le monde entier, la vie entière sont un vaste système d’inconsciences agissant par le canal de consciences individuelles. De même que l’on peut transformer deux gaz, traversés par un courant électrique, en un seul liquide, de même on peut prendre deux consciences – celle de notre être concret et celle de note être abstrait – et, en y faisant passer la vie et le monde, les transformer en une seule inconscience supérieure.

Heureux donc celui qui ne pense pas, car il réalise par instinct, par destin organique, ce que nous devons tous réaliser en suivant quelques biais et quelque destin, inorganique ou social. Heureux celui qui ressemble le plus aux bêtes, parce qu’il est alors, sans efforts, ce que nous sommes tous par un labeur imposé ; parce qu’il connaît le chemin de sa maison, que nous autres ne trouvons qu’en empruntant pour le retour des sentiers imaginaires ; et parce que, profondément enraciné, comme un arbre, il fait partie du paysage et par conséquent de la beauté, alors que nous ne sommes que des mythes du passage, des figurants, des fantoches vivants, de l’inutile et de l’oubli.

Pessoa, Journal de l’intranquillité

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