Montesquieu sur le bonheur

Le bonheur consiste plus dans une disposition générale de l’esprit et du cœur, qui s’ouvre au bonheur que la nature de l’homme peut prêter, que dans la multiplicité de certains moments heureux dans la vie. Il consiste plus dans une certaine capacité de recevoir ces moment heureux. Il ne consiste point dans le plaisir, mais dans une capacité aisée de recevoir le plaisir, dans une espérance bien fondée de le trouver quand on voudra, dans une expérience que l’on n’a point un certain dégoût général pour les choses qui font la félicité des autres.

Le bonheur ou le malheur consistent dans une certaine disposition d’organes, favorable ou défavorable. Dans une disposition favorable, les accidents, comme les richesses, les honneurs, la santé, les maladies, augmentent ou diminuent le bonheur. Au contraire, dans une disposition défavorable, les accidents augmentent ou diminuent le malheur.

Quand nous parlons du bonheur ou du malheur, nous nous trompons toujours ; parce que nous jugeons des conditions, et non pas des personnes. Une condition n’est jamais malheureuse lorsqu’elle plait, et, quand nous disons qu’un homme, qui est dans une certaine situation, est malheureux, cela ne veut dire autre chose si ce n’est que nous serions malheureux si, avec les organes que nous avons, nous étions en sa place. Retranchons donc du nombre des malheureux tous les gens qui ne sont pas de la cour, quoiqu’un courtisan les regarde comme les plus infortunés de l’espèce humaine. Retranchons-en tous ceux qui habitent les provinces, quoique ceux qui vivent dans la capitale les regardent comme des êtres qui végètent. Retranchons-en les philosophes, quoiqu’ils ne vivent pas dans le bruit du monde, et les gens du monde, quoiqu’ils ne vivent pas dans la retraite.

Ôtons, de même, du nombre des gens heureux, les grands, quoiqu’ils soient chargés de titres, les financiers, quoiqu’ils soient riches, les gens de robe, quoiqu’ils soient fiers, les gens de guerre, quoiqu’ils parlent souvent d’eux-mêmes, les jeunes gens, quoiqu’on croie qu’ils ont des bonnes fortunes, les femmes, quoiqu’on les cajole, enfin les ecclésiastiques, quoiqu’ils puissent obtenir de la réputation par leur opiniâtreté, ou des dignités par leur ignorance. Les vrais délices ne sont pas toujours dans le cœur des rois ; mais ils peuvent aisément y être.

Ce que je dis ne saurait guère être disputé. Cependant, si cela est vrai, que deviendront toutes les réflexions morales, anciennes et modernes ? On ne s’est guère jamais trompé plus grossièrement que lorsqu’on a voulu réduire en système les sentiments des hommes, et, sans contredit, la plus mauvaise copie de l’homme est celle qui se trouve dans les livres, qui sont un amas de propositions générales, presque toujours fausses. Un malheureux auteur, qui ne se sent pas propre aux plaisirs, qui est accablé de tristesse et de dégoûts, qui, par sa fortune, ne peut pas jouir des commodités de la vie, ou, par son esprit, de celles de sa fortune, a, cependant, l’orgueil de prétendre être heureux et s’étourdit des mots de souverain bien, de préjugés de l’enfance, et d’empire sur les passions.

Il y a deux sortes de gens malheureux. Les uns ont une certaine défaillance d’âme, qui fait que rien ne la remue. Elle n’a pas la force de rien désirer, et tout ce qui la touche n’excite que des sentiments sourds. Le propriétaire de cette âme est toujours dans la langueur, la vie lui est à charge ; tous ses moments lui pèsent. Il n’aime pas la vie, mais il craint la mort. L’autre espèce de gens malheureux, opposée ceux-ci, est de ceux qui désirent impatiemment tout ce qu’ils ne peuvent pas avoir, et qui sèchent sur l’espérance d’un bien qui recule toujours. Je ne parle ici que d’une frénésie de l’âme, et non pas d’un simple mouvement. Ainsi un homme n’est pas malheureux parce qu’il a de l’ambition, mais parce qu’il en est dévoré. Et même un tel homme a presque toujours les organes tellement construits qu’il serait malheureux tout de même, si, par quelque hasard, l’ambition, c’est-à-dire le désir de faire de grandes choses, n’avait pu lui entrer dans la tête. Mais le simple désir de faire fortune, bien loin de nous rendre malheureux, est, au contraire, un jeu qui nous égaie par mille espérances. Mille routes paraissent nous y conduire, et, à peine l’une se trouve-t-elle fermée, que l’autre semble s’ouvrir. Il y a aussi deux sortes de gens heureux. Les uns sont vivement excités par des objets accessibles à leur âme et qu’ils peuvent facilement acquérir. Ils désirent vivement, ils espèrent, ils jouissent, et bientôt ils recommencent å désirer. Les autres ont leur machine tellement construite qu’elle est doucement et continuellement ébranlée. Elle est entretenue, et non pas agitée ; une lecture, une conversation leur suffit.

Montesquieu, Pensées

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