Textes du Marquis de Sade

 Le prêtre: Vous ne croyez donc point en Dieu?

Le moribond: Non. Et cela pour une raison bien simple, c’est qu’il est parfaitement impossible de croire ce qu’on ne comprend pas. Entre la compréhension et la foi, il doit exister des rapports immédiats; la compréhension n’agit point, la foi est morte, et ceux qui, dans tel cas prétendraient en avoir, en imposent. Je te défie toi-même de croire au dieu que tu me prêches – parce que tu ne saurais me le démontrer, parce qu’il n’est pas en toi de me le définir, que par conséquent tu ne le comprends pas – que dès que tu ne le comprends pas, tu ne peux plus m’en fournir aucun argument raisonnable et qu’en un mot tout ce qui est au-dessus des bornes de l’esprit humain, est ou chimère ou inutilité; que ton dieu ne pouvant être l’une ou l’autre de ces choses, dans le premier cas je serais un fou d’y croire, un imbécile dans le second.

    Mon ami, prouve-moi l’inertie de la matière, et je t’accorderai le créateur, prouve-moi que la nature ne se suffit pas à elle-même, et je te permettrai de lui supposer un maître; jusque-là n’attends rien de moi, je ne me rends qu’à l’évidence, et je ne la reçois que de mes sens; où ils s’arrêtent ma foi reste sans force. Je crois le soleil parce que je le vois, je le conçois comme le centre de réunion de toute la matière inflammable de la nature, sa marche périodique me plaît sans m’étonner. C’est une opération de physique, peut-être aussi simple que celle de l’électricité, mais qu’il ne nous est pas permis de comprendre. Qu’ai-je besoin d’aller plus loin, lorsque tu m’auras échafaudé ton dieu au-dessus de cela, en serais-je plus avancé, et ne me faudra-t-il pas encore autant d’effort pour comprendre l’ouvrier que pour définir l’ouvrage?

    Par conséquent, tu ne m’as rendu aucun service par l ‘édification de ta chimère, tu as troublé mon esprit, mais tu ne l’as pas éclairé et je ne te dois que de la haine au lieu de reconnaissance. Ton dieu est une machine que tu as fabriquée pour servir tes passions, et tu l’as fait mouvoir à leur gré, mais dès qu’elle gêne les miennes trouve bon que je l’aie culbutée, et dans l’instant où mon âme faible a besoin de calme et de philosophie, ne viens pas l’épouvanter de tes sophismes, qui l’effraieraient sans la convaincre, qui l’irriteraient sans la rendre meilleure; elle est, mon ami, cette âme, ce qu’il a plu à la nature qu’elle soit, c’est-à-dire le résultat des organes qu’elle s’est plu de me former en raison de ses vues et de ses besoins; et comme elle a un égal besoin de vices et de vertus, quand il lui a plu de me porter aux premiers, elle m’en a inspiré les désirs, et je m’y suis livré tout de même. Ne cherche que ses lois pour unique cause à notre inconséquence humaine, et ne cherche à ses lois d’autres principes que ses volontés et ses besoins.

Dialogue entre un prêtre et un moribond

***

La vérité

Quelle est cette chimère impuissante et stérile,
Cette divinité que prêche à l’imbécile
Un ramas odieux de prêtres imposteurs ?
Veulent-ils me placer parmi leurs sectateurs ?
Ah ! jamais, je le jure, et je tiendrai parole,
Jamais cette bizarre et dégoûtante idole,
Cet enfant de délire et de dérision
Ne fera sur mon cœur la moindre impression.
Content et glorieux de mon épicurisme,
Je prétends expirer au sein de l’athéisme
Et que l’infâme Dieu dont on veut m’alarmer
Ne soit conçu par moi que pour le blasphémer.
Oui, vaine illusion, mon âme te déteste,
Et pour t’en mieux convaincre ici je le proteste,
Je voudrais qu’un moment tu pusses exister
Pour jouir du plaisir de te mieux insulter.
Quel est-il en effet ce fantôme exécrable,
Ce jean-foutre de Dieu, cet être épouvantable
Que rien n’offre aux regards ni ne montre à l’esprit,
Que l’insensé redoute et dont le sage rit,
Que rien ne peint aux sens, que nul ne peut comprendre,
Dont le culte sauvage en tous temps fit répandre
Plus de sang que la guerre ou Thémis en courroux
Ne purent en mille ans en verser parmi nous ?
J’ai beau l’analyser, ce gredin déifique,
J’ai beau l’étudier, mon œil philosophique
Ne voit dans ce motif de vos religions
Qu’un assemblage impur de contradictions
Qui cède à l’examen sitôt qu’on l’envisage,
Qu’on insulte à plaisir, qu’on brave, qu’on outrage,
Produit par la frayeur, enfanté par l’espoir,
Que jamais notre esprit ne saurait concevoir,
Devenant tour à tour, aux mains de qui l’érige,
Un objet de terreur, de joie ou de vertige
Que l’adroit imposteur qui l’annonce aux humains
Fait régner comme il veut sur nos tristes destins,
Qu’il peint tantôt méchant et tantôt débonnaire,
Tantôt nous massacrant, ou nous servant de père,
En lui prêtant toujours, d’après ses passions,
Ses mœurs, son caractère et ses opinions :
Ou la main qui pardonne ou celle qui nous perce.
Le voilà, ce sot Dieu dont le prêtre nous berce.

Mais de quel droit celui que le mensonge astreint
Prétend-il me soumettre à l’erreur qui l’atteint ?
Ai-je besoin du Dieu que ma sagesse abjure
Pour me rendre raison des lois de la nature ?
En elle tout se meut, et son sein créateur
Agit à tout instant sans l’aide d’un moteur.
A ce double embarras gagné-je quelque chose ?
Ce Dieu, de l’univers démontre-t-il la cause ?
S’il crée, il est créé, et me voilà toujours
Incertain, comme avant, d’adopter son recours.
Fuis, fuis loin de mon cœur, infernale imposture ;
Cède, en disparaissant, aux lois de la nature
Elle seule a tout fait, tu n’es que le néant
Dont sa main nous sortit un jour en nous créant.
Évanouis-toi donc, exécrable chimère !
Fuis loin de ces climats, abandonne la terre
Où tu ne verras plus que des cœurs endurcis
Au jargon mensonger de tes piteux amis !
Quant à moi, j’en conviens, l’horreur que je te porte
Est à la fois si juste, et si grande, et si forte,
Qu’avec plaisir, Dieu vil, avec tranquillité,
Que dis-je ? avec transport, même avec volupté,
Je serais ton bourreau, si ta frêle existence
Pouvait offrir un point à ma sombre vengeance,
Et mon bras avec charme irait jusqu’à ton cœur
De mon aversion te prouver la rigueur.
Mais ce serait en vain que l’on voudrait t’atteindre,
Et ton essence échappe à qui veut la contraindre.
Ne pouvant t’écraser, du moins, chez les mortels,
Je voudrais renverser tes dangereux autels
Et démontrer à ceux qu’un Dieu captive encore
Que ce lâche avorton que leur faiblesse adore
N’est pas fait pour poser un terme aux passions.

Ô mouvements sacrés, fières impressions,
Soyez à tout jamais l’objet de nos hommages,
Les seuls qu’on puisse offrir au culte des vrais sages,
Les seuls en tous les temps qui délectent leur cœur,
Les seuls que la nature offre à notre bonheur !
Cédons à leur empire, et que leur violence,
Subjuguant nos esprits sans nulle résistance,
Nous fasse impunément des lois de nos plaisirs
Ce que leur voix prescrit suffit à nos désirs.
Quel que soit le désordre où leur organe entraîne,
Nous devons leur céder sans remords et sans peine,
Et, sans scruter nos lois ni consulter nos mœurs,
Nous livrer ardemment à toutes les erreurs
Que toujours par leurs mains nous dicta la nature.
Ne respectons jamais que son divin murmure ;
Ce que nos vaines lois frappent en tous pays
Est ce qui pour ses plans eut toujours plus de prix.
Ce qui paraît à l’homme une affreuse injustice
N’est sur nous que l’effet de sa main corruptrice,
Et quand, d’après nos mœurs, nous craignons de faillir,
Nous ne réussissons qu’à la mieux accueillir.
Ces douces actions que vous nommez des crimes,
Ces excès que les sots croient illégitimes,
Ne sont que les écarts qui plaisent à ses yeux,
Les vices, les penchants qui la délectent mieux ;
Ce qu’elle grave en nous n’est jamais que sublime ;
En conseillant l’horreur, elle offre la victime
Frappons-la sans frémir, et ne craignons jamais
D’avoir, en lui cédant, commis quelques forfaits.
Examinons la foudre en ses mains sanguinaires
Elle éclate au hasard, et les fils, et les pères,
Les temples, les bordels, les dévots, les bandits,
Tout plaît à la nature : il lui faut des délits.
Nous la servons de même en commettant le crime
Plus notre main l’étend et plus elle l’estime.
Usons des droits puissants qu’elle exerce sur nous
En nous livrant sans cesse aux plus monstrueux goûts.
Aucun n’est défendu par ses lois homicides,
Et l’inceste, et le viol, le vol, les parricides,
Les plaisirs de Sodome et les jeux de Sapho,
Tout ce qui nuit à l’homme ou le plonge au tombeau,
N’est, soyons-en certains, qu’un moyen de lui plaire.
En renversant les dieux, dérobons leur tonnerre
Et détruisons avec ce foudre étincelant
Tout ce qui nous déplaît dans un monde effrayant.
N’épargnons rien surtout : que ses scélératesses
Servent d’exemple en tout à nos noires prouesses.
Il n’est rien de sacré : tout dans cet univers
Doit plier sous le joug de nos fougueux travers.
Plus nous multiplierons, varierons l’infamie,
Mieux nous la sentirons dans notre âme affermie,
Doublant, encourageant nos cyniques essais,
Pas à pas chaque jour nous conduire aux forfaits.
Après les plus beaux ans si sa voix nous rappelle,
En nous moquant des dieux retournons auprès d’elle
Pour nous récompenser son creuset nous attend ;
Ce que prit son pouvoir, son besoin nous le rend.
Là tout se reproduit, là tout se régénère ;
Des grands et des petits la putain est la mère,
Et nous sommes toujours aussi chers à ses yeux,
Monstres et scélérats que bons et vertueux.

***

Eugénie: Comme tu me persuades, mon ange! comme tu triomphes de mes préjugés! comme tu détruis tous les faux principes que ma mère avait mis en moi! Ah! je voudrais être mariée demain pour mettre aussitôt tes maximes en usage. Qu’elles sont séduisantes, qu’elles sont vraies, et combien je les aime! Une chose seulement m’inquiète, chère amie, dans ce que tu viens de me dire, et comme je ne l’entends point, je te supplie de me l’expliquer. Ton mari, prétends-tu, ne s’y prend pas, dans la jouissance, de manière à avoir des enfants. Que te fait-il donc, je t’en prie?

Mme de Saint-Ange: Mon mari était déjà vieux quand je l’épousai. Dès la première nuit de ses noces, il me prévint de ses fantaisies en m’assurant que de son côté, jamais il ne gênerait les miennes. Je lui jurai de lui obéir, et nous avons toujours, depuis ce temps-là, vécu tous deux dans la plus délicieuse liberté. Le goût de mon mari consiste à se faire sucer, et voici le très singulier épisode qu’il y joint: pendant que, courbée sur lui, mes fesses d’aplomb sur son visage, je pompe avec ardeur le foutre de ses couilles, il faut que je lui chie dans la bouche!… Il avale!…

Eugénie: Voilà une fantaisie bien extraordinaire!

Dolmancé: Aucune ne peut se qualifier ainsi, ma chère; toutes sont dans la nature; elle s’est plu, en créant les hommes, à différencier leurs goûts comme leurs figures, et nous ne devons pas plus nous étonner de la diversité qu’elle a mise dans nos traits que de celle qu’elle a placée dans nos affections. La fantaisie dont vient de vous parler votre amie est on ne saurait plus à la mode; une infinité d’hommes, et principalement ceux d’un certain âge, y sont prodigieusement adonnés; vous y refuseriez-vous, Eugénie, si quelqu’un l’exigeait de vous?

Eugénierougissant: D’après les maximes qui me sont inculquées ici, puis-je donc refuser quelque chose? Je ne demande grâce que pour ma surprise; c’est la première fois que j’entends toutes ces lubricités: il faut d’abord que je les conçoive; mais de la solution du problème à l’exécution du procédé, je crois que mes instituteurs doivent être sûrs qu’il n’y aurait jamais que la distance qu’ils exigeront eux-mêmes. Quoi qu’il en soit, ma chère, tu gagnas donc ta liberté par l’acquiescement à cette complaisance?

Mme de Saint-Ange: La plus entière, Eugénie. Je fis de mon côté tout ce que je voulus, sans qu’il y mît d’obstacles, mais je ne pris point d’amant: j’aimais trop le plaisir pour cela. Malheur à la femme qui s’attache! il ne faut qu’un amant pour la perdre, tandis que dix scènes de libertinage, répétées chaque jour, si elle le veut, s’évanouiront dans la nuit du silence aussitôt qu’elles seront consommées. J’étais riche: je payais des jeunes gens qui me foutaient sans me connaître; je m’entourais de valets charmants, sûrs de goûter les plus doux plaisirs avec moi s’ils étaient discrets, certains d’être renvoyés s’ils disaient un mot. Tu n’as pas d’idée, cher ange, du torrent de délices dans lequel je me suis plongée de cette manière. Voilà la conduite que je prescrirai toujours à toutes les femmes qui voudront m’imiter. Depuis douze ans que je suis mariée, j’ai peut-être été foutue par plus de dix ou douze mille individus… et on me croit sage dans mes sociétés! Une autre aurait eu des amants, elle se serait perdue au second.

La philosophie dans le boudoir

***

Eugénie: Je trouve dans mon cœur la preuve de ce que tu me dis, ma bonne, car j’aime mon père à la folie, et je sens que je déteste ma mère.

Dolmancé: Cette prédilection n’a rien d’étonnant: j’ai pensé tout de même; je ne suis pas encore consolé de la mort de mon père, et lorsque je perdis ma mère, je fis un feu de joie… Je la détestais cordialement. Adoptez sans crainte ces mêmes sentiments, Eugénie: ils sont dans la nature. Uniquement formés du sang de nos pères, nous ne devons absolument rien à nos mères; elles n’ont fait d’ailleurs que se prêter dans l’acte, au lieu que le père l’a sollicité; le père a donc voulu notre naissance, pendant que la mère n’a fait qu’y consentir. Quelle différence pour les sentiments!

Mme de Saint-Ange: Mille raisons de plus sont en ta faveur, Eugénie. S’il est une mère au monde qui doive être détestée, c’est assurément la tienne! Acariâtre, superstitieuse, dévote, grondeuse… et d’une pruderie révoltante, je gagerais que cette bégueule n’a pas fait un faux pas dans sa vie… Ah! ma chère, que je déteste les femmes vertueuses!… Mais nous y reviendrons.

Dolmancé: Ne serait-il pas nécessaire, à présent, qu’Eugénie, dirigée par moi, apprît à rendre ce que vous venez de lui prêter, et qu’elle vous branlât sous mes yeux?

Mme de Saint-Ange: J’y consens, je le crois même utile, et sans doute que, pendant l’opération, vous voulez aussi voir mon cul, Dolmancé?

Dolmancé: Pouvez-vous douter, madame, du plaisir avec lequel je lui rendrais mes plus doux hommages?

Mme de Saint-Angelui présentant les fesses: Eh bien, me trouvez-vous comme il faut ainsi?

Dolmancé: A merveille! Je puis vous rendre, de cette manière, les mêmes services dont Eugénie s’est si bien trouvée. Placez-vous, à présent, petite folle, la tête bien entre les jambes de votre amie, et rendez-lui, avec votre jolie langue, les mêmes soins que vous venez d’en obtenir. Comment donc! mais, par l’attitude, je pourrai posséder vos deux culs, je manierai délicieusement celui d’Eugénie, en suçant celui de sa belle amie. Là… bien… Voyez comme nous sommes ensemble.

Mme de Saint-Angese pâmant: Je me meurs, sacredieu!… Dolmancé, que j’aime à toucher ton beau vit, pendant que je décharge!… Je voudrais qu’il m’inondât de foutre!… Branlez!… sucez-moi, foutredieu!… Ah! que j’aime à faire laputain, quand mon sperme éjacule ainsi! C’est fini, je n’en puis plus… Vous m’avez accablée tous les deux… Je crois que de mes jours je n’eus tant de plaisir.

Eugénie: Que je suis aise d’en être la cause! Mais un mot, chère amie, un mot vient de t’échapper encore, et je ne l’entends pas. Qu’entends-tu par cette expression de putain? Pardon, mais tu sais? je suis ici pour m’instruire.

Mme de Saint-Ange: On appelle de cette manière, ma toute belle, ces victimes publiques de la débauche des hommes, toujours prêtes à se livrer à leur tempérament ou à leur intérêt; heureuses et respectables créatures, que l’opinion flétrit, mais que la volupté couronne, et qui, bien plus nécessaires à la société que les prudes, ont le courage de sacrifier, pour la servir, la considération que cette société ose leur enlever injustement. Vivent celles que ce titre honore à leurs yeux! Voilà les femmes vraiment aimables, les seules véritablement philosophes! Quant à moi, ma chère, qui depuis douze ans travaille à le mériter, je t’assure que loin de m’en formaliser, je m’en amuse. Il y a mieux: j’aime qu’on me nomme ainsi quand on me fout; cette injure m’échauffe la tête.

Eugénie: Oh! je le conçois, ma bonne; je ne serais pas fâchée non plus que l’on me l’adressât, encore bien moins d’en mériter le titre; mais la vertu ne s’oppose-t-elle pas à une telle inconduite, et ne l’offensons-nous pas en nous comportant comme nous le faisons?

Dolmancé: Ah! renoncez aux vertus, Eugénie! Est-il un seul des sacrifices qu’on puisse faire à ces fausses divinités, qui vaille une minute des plaisirs que l’on goûte en les outrageant? Va, la vertu n’est qu’une chimère, dont le culte ne consiste qu’en des immolations perpétuelles, qu’en des révoltes sans nombre contre les inspirations du tempérament. De tels mouvements peuvent-ils être naturels? La nature conseille-t-elle ce qui l’outrage? Ne sois pas la dupe, Eugénie, de ces femmes que tu entends nommer vertueuses. Ce ne sont pas, si tu veux, les mêmes passions que nous qu’elles servent, mais elles en ont d’autres, et souvent bien plus méprisables… C’est l’ambition, c’est l’orgueil, ce sont des intérêts particuliers, souvent encore la froideur seule d’un tempérament qui ne leur conseille rien. Devons-nous quelque chose à de pareils êtres, je le demande? N’ont-elles pas suivi les uniques impressions de l’amour de soi? Est-il donc meilleur, plus sage, plus à propos de sacrifier à l’égoïsme qu’aux passions? Pour moi, je crois que l’un vaut bien l’autre; et qui n’écoute que cette dernière voix a bien plus de raison sans doute, puisqu’elle est seule organe de la nature, tandis que l’autre n’est que celle de la sottise et du préjugé. Une seule goutte de foutre éjaculée de ce membre, Eugénie, m’est plus précieuse que les actes les plus sublimes d’une vertu que je méprise.

La philosophie dans le boudoir

***

    – La chose du monde la plus ridicule, ma chère Justine, dit Clément, est de vouloir disputer sur les goûts de l’homme, les contrarier, les blâmer, ou les punir, s’ils ne sont pas conformes, soit aux lois du pays qu’on habite, soit aux conventions sociales. Eh quoi ! les hommes ne comprendront jamais qu’il n’est aucuns goûts, quelque bizarres, quelque criminels même qu’on puisse les supposer, qui ne soient le résultat de la sorte d’organisation que nous avons reçue de la nature. Cela posé, je demande de quel droit un homme ose exiger d’un autre, ou de réformer ses goûts, ou de les modérer sur l’ordre social ? de quel droit même les lois, qui ne sont faites que pour le bonheur de l’homme, oseront-elles sévir contre celui qui ne peut se corriger ; ou qui n’y parviendrait qu’aux dépens de ce bonheur que doivent lui conserver les lois ? Mais désirât-on même de changer de goûts, le peut-on ? Est-il en nous de nous refaire ? Pouvons-nous devenir autres que nous ne sommes ? L’exigeriez-vous d’un individu contrefait ? Et cette inconformité de nos goûts est-elle autre chose, au moral, que ne l’est au physique l’imperfection de l’homme contrefait ? Entrons dans quelques détails ; l’esprit que je te reconnais, Justine, te met à portée de les entendre.
    Deux irrégularités, je le vois, t’ont déjà frappée parmi nous : tu t’étonnes de, la sensation piquante, éprouvée par quelques-uns de nos confrères pour des choses vulgairement reconnues fétides ou impures ; et tu te surprends de même que nos facultés voluptueuses puissent être ébranlées par des actions qui, selon toi, ne portent que l’emblème de la férocité. Analysons l’un et l’autre de ces goûts ; et tâchons, s’il se peut, de te convaincre qu’il n’est rien au monde de plus simple que les plaisirs qui en résultent.
    Il est, prétends-tu, singulier que des choses sales et crapuleuses puissent produire dans nos sens l’irritation essentielle au complément de leur délire ; mais, avant que de s’étonner de cela il faudrait sentir, chère fille, que les objets n’ont de prix à nos yeux que celui qu’y met notre imagination : il est donc très possible, d’après cette vérité constante, que non seulement les choses les plus bizarres, mais même les plus viles et les plus affreuses, puissent nous affecter très sensiblement. L’imagination de l’homme est une faculté de son esprit, où, par l’organe de ses sens, vont se peindre, se modifier les objets, et former ensuite ces pensées, en raison du premier aperçu de ses objets ; mais cette imagination résultative elle-même de l’espèce d’organisation dont est doué l’homme, n’adopte les objets reçus que de telle ou telle manière, et ne crée ensuite les pensées que d’après les effets produits par le choc des objets aperçus. Qu’une comparaison facilite à tes yeux ce que j’expose. N’as-tu pas vu, Justine, des miroirs de formes différentes ; quelques-uns qui diminuent les objets, d’autres qui les grossissent, ceux-ci qui les rendent affreux, ceux-là qui leur prêtent des charmes ? T’imagines-tu maintenant que si chacune de ces glaces unissait la faculté créatrice à la faculté objective, elle ne donnerait pas du même homme qui se serait regardé dans elle, un portrait tout à fait différent ; et ce portrait ne serait-il pas en raison de la manière dont elle aurait aperçu l’objet. Si aux deux facultés que nous venons de prêter à cette glace, elle joignait maintenant celle de la sensibilité, n’aurait-elle pas pour cet homme, vu par elle de telle ou telle manière, l’espèce de sentiment qu’il lui serait possible de concevoir pour la sorte d’être qu’elle aurait aperçu ? La glace qui l’aurait vu affreux, le haïrait ; celle qui l’aurait vu beau, l’aimerait ; et ce serait pourtant toujours le même individu.
    Telle est l’imagination de l’homme, Justine ; le même objet s’y représente sous autant de formes qu’elle a de différents modes ; et, d’après l’effet reçu de cette imagination par l’objet, quel qu’il soit, elle se détermine à l’aimer ou à le haïr : si le choc de l’objet aperçu la frappe d’une manière agréable, elle l’aime, elle le préfère, bien que cet objet n’ait en lui aucun agrément réel ; et si cet objet, quoique d’un prix certain aux yeux d’un autre, n’a frappé l’imagination dont il s’agit, que d’une manière désagréable, elle s’en éloignera, parce qu’aucun de nos sentiments ne se forme, ne se réalise qu’en raison du produit des différents objets sur l’imagination. Rien d’étonnant, d’après cela, que ce qui plaît vivement aux uns, puisse déplaire aux autres ; et, réversiblement, que la chose la plus extraordinaire et la plus monstrueuse trouve des sectateurs… L’homme contrefait trouve aussi des miroirs qui le rendent beau.
    Or, si nous avouons que la jouissance des sens soit toujours dépendante de l’imagination, toujours réglée par l’imagination, il ne faudra pas s’étonner des variations nombreuses que l’imagination suggérera dans ces jouissances, de la multitude infinie des goûts et de passions différentes qu’enfanteront les divers écarts de cette imagination ; ces goûts, quoique luxurieux, ne devront pas frapper davantage que ceux d’un genre simple. Il n’y a aucune raison pour trouver une fantaisie de table moins extraordinaire qu’une fantaisie de lit ; et, dans l’un et l’autre genre, il n’est pas plus étonnant d’idolâtrer une chose que le commun des hommes trouve détestable, qu’il ne l’est d’en aimer une généralement reconnue pour bonne. L’humanité prouve de la conformité dans les organes, mais rien en faveur de la chose aimée. Les trois quarts de l’univers peuvent trouver délicieuse l’odeur d’une rose, sans que cela puisse servir de preuve, ni pour condamner le quart qui pourrait la trouver mauvaise, ni pour démontrer que cette odeur soit véritablement agréable.
    Si donc il existe des êtres dans le monde dont les goûts choquent tous les préjugés admis, dont les fantaisies blessent tous les principes de la société, dont les caprices outragent les lois, et morales et religieuses ; des êtres qui vous paraissent, en un mot, des scélérats et des monstres, par le seul penchant qu’ils éprouvent au crime, bien qu’ils n’aient à le commettre aucun autre intérêt que leur plaisir ; non seulement il ne faut pas s’étonner d’eux, non seulement il ne faut ni les sermonner, ni les punir, mais il faut leur être utile, il faut les contenter, anéantir tous les freins qui les gênent, et leur donner, si vous voulez être juste, tous les moyens de se satisfaire sans risque, parce qu’il n’a pas plus dépendu d’eux d’avoir ce goût bizarre, qu’il n’a dépendu de vous d’être spirituel ou bête, d’être bien fait ou d’être bossu. C’est dans le sein de la mère que se fabriquent les organes, qui doivent nous rendre susceptibles de telle ou telle fantaisie ; les premiers objets présentés, les premiers discours entendus, achèvent de déterminer le ressort : les goûts se forment, les habitudes se prennent, et rien au monde ne peut plus les détruire. L’éducation a beau faire, elle ne change plus rien : et celui qui doit être un scélérat le devient tout aussi sûrement, quelque bonne que soit l’éducation qui lui a été donnée, que vole infailliblement à la vertu celui dont les organes se trouvent disposés au bien, quoique l’instituteur l’ait manqué : tous deux ont agi d’après leur organisation, d’après les impressions qu’ils avaient reçues de la nature ; et l’un n’est pas plus digne de punition, que l’autre ne l’est de récompense.
    Ce qu’il y a de bien singulier, c’est que tant qu’il n’est question que de choses futiles, nous ne nous étonnons pas de la différence des goûts ; mais sitôt qu’il s’agit de luxure, voilà tout en rumeur. Les femmes, toujours surveillantes à leurs droits, les femmes, que leur faiblesse et leur peu de valeur engagent à ne rien perdre, frémissent à chaque instant qu’on ne leur enlève quelque chose, et si malheureusement on met en usage, en s’amusant d’elles, quelques procédés qui choquent leur culte, voilà des crimes dignes de l’échafaud ! Quelle inconséquence ! Quelle atrocité ! Le plaisir des sens doit-il donc rendre un homme meilleur que les autres plaisirs de la vie ! Le temple de la génération, en un mot, doit-il mieux fixer nos penchants ; plus sûrement éveiller nos désirs, que la partie du corps, ou la plus contraire, ou la plus éloignée de lui, que l’émanation de ce corps la plus fétide ou la plus dégoûtante ? Il ne doit pas, ce me semble, paraître plus étonnant de voir un homme porter la singularité dans les plaisirs du libertinage, qu’il ne doit l’être de la lui voir employer dans les autres fonctions de la vie : encore une fois, dans l’un ou dans l’autre cas, sa singularité est le résultat de ses organes. Est-ce sa faute, si ce qui vous affecte est nul pour lui, et s’il n’est ému que de ce qui vous répugne ? Quel est l’homme qui ne réformerait pas à l’instant ses goûts, ses affections, ses penchants, sur le plan général, et qui n’aimerait pas mieux être comme tout le monde, que de se singulariser, s’il en était le maître ? Il y a l’intolérance la plus stupide et la plus barbare à vouloir sévir contre un tel homme ; il n’est pas plus coupable envers la société, quels que soient ses égarements, que ne l’est comme je viens de le dire, celui qui serait venu au monde borgne ou boiteux ! Et il est aussi injuste de le punir ou de se moquer de celui-ci, qu’il le serait d’affliger l’autre ou de le persifler. L’homme doué de goûts singuliers est un malade ; c’est, si vous le voulez, une femme à vapeurs hystériques : nous est-il jamais venu dans l’idée de punir ou de contrarier l’un ou l’autre ? Soyons également justes pour l’homme dont les caprices nous surprennent ; parfaitement semblable au malade ou à la vaporeuse, il est comme eux à plaindre et non pas à blâmer : tel est au moral l’excuse des gens dont il s’agit ; on la trouverait au physique avec la même facilité sans doute ; et quand l’anatomie sera perfectionnée, on démontrera facilement par elle le rapport de l’organisation de l’homme aux goûts qui l’auront affecté ? Pédants, guichetiers, législateurs, racaille tonsurée, bourreaux, que ferez-vous, quand nous en serons là ? Que deviendront vos lois, votre morale, votre religion, vos potences, vos paradis, vos dieux et votre enfer, quand il sera démontré que tel ou tel cours de liqueurs, telle sorte de fibres, tel degré d’âcreté dans le sang ou dans les esprits animaux, suffisent à faire d’un homme l’objet de vos peines ou de vos récompenses ?
    Poursuivons : les goûts cruels t’étonnent.
    Quel est l’objet de l’homme qui jouit ? N’est-il pas de donner à ses sens toute l’irritation dont ils sont susceptibles, afin d’arriver mieux et plus chaudement à la dernière crise ?… crise précieuse qui caractérise la jouissance de bonne ou de mauvaise, en raison du plus ou moins d’activité dont s’est trouvée cette crise ? Or, n’est-ce pas un sophisme insoutenable que d’oser dire qu’il est nécessaire pour l’améliorer qu’elle soit partagée de la femme ? N’est-il donc pas visible que la femme ne peut rien partager avec nous sans nous prendre, et que ce qu’elle dérobe doit nécessairement être à nos dépens ? Et de quelle nécessité est-il donc, je le demande, qu’une femme jouisse quand nous jouissons ? Y a-t-il dans ce procédé un autre sentiment que l’orgueil qui puisse être flatté ? Eh ! ne trouvons-nous pas, d’une manière bien plus piquante, la sensation de ce sentiment orgueilleux, en forçant au contraire avec dureté cette femme à s’abstenir de la jouissance, afin que nous jouissions seuls, afin qu’entièrement à nous, rien ne l’empêche de s’occuper de nos seuls plaisirs ? La tyrannie ne flatte-t-elle pas l’orgueil d’une manière bien plus vive que la bienfaisance ? Celui qui impose n’est-il pas bien plus sûrement le maître que celui qui partage ? Mais, comment put-il venir dans la tête d’un homme raisonnable que la délicatesse eût quelque prix en jouissance ? Il est absurde de vouloir soutenir qu’elle y soit nécessaire ; elle n’ajoute jamais rien au plaisir des sens ; je dis plus, elle y nuit : c’est une chose très différente que d’aimer ou que de jouir ; la preuve en est qu’on aime tous les jours sans jouir, et qu’on jouit encore plus souvent sans aimer. Tout ce qu’on mêle de délicatesse dans les voluptés dont il s’agit ne peut être donné à la jouissance de la femme qu’aux dépens de celle de l’homme, et tant que celui-ci s’occupe de faire jouir ; assurément, il ne jouit pas, ou sa jouissance n’est plus qu’intellectuelle, c’est-à-dire chimérique et bien inférieure à celle des sens. Non, Justine, non, je ne cesserai de le répéter, il est parfaitement inutile qu’une jouissance soit partagée pour être vive et pour rendre cette sorte de plaisir aussi piquante qu’elle est susceptible de l’être : il est, au contraire, très essentiel que l’homme ne jouisse qu’aux dépens de la femme ; qu’il prenne d’elle (quelque sensation qu’elle en éprouve) tout ce qui peut donner de l’accroissement à la volupté dont il veut jouir, sans le plus léger égard aux effets qui peuvent en résulter pour la femme ; car ces égards le troubleront : ou il voudra que la femme partage, alors, il ne jouit plus, ou il craindra qu’elle ne souffre, et le voilà dérangé. Si l’égoïsme est la première loi de la nature, c’est, bien sûrement, plus qu’ailleurs, dans les plaisirs de la lubricité que cette céleste mère désire qu’il soit notre unique mobile : c’est un très petit malheur que, pour l’accroissement de la volupté de l’homme, il lui faille ou négliger ou troubler celle de la femme ; car, si ce trouble lui fait gagner quelque chose, ce que perd l’objet qui le sert ne le touche en rien, il doit lui être indifférent que cet objet soit heureux ou malheureux : pourvu que lui soit délecté ; il n’y a véritablement nulle sorte de rapports entre cet objet et lui. Il serait donc fou de s’occuper des sensations de cet objet, aux dépens des siennes : absolument imbécile, si pour modifier ces sensations étrangères il renonçait à l’amélioration des siennes : cela posé, si l’individu dont il est question est malheureusement organisé, de manière à n’être ému qu’en produisant, dans l’objet qui lui sert, de douloureuses sensations, vous avouerez qu’il doit s’y livrer sans remords, puisqu’il est là pour jouir, abstraction faite de tout ce qui peut en résulter pour cet objet. Nous y reviendrons. Continuons de marcher par ordre.
    Les jouissances isolées ont donc des charmes ; elles peuvent donc en avoir plus que toutes autres. Eh ! s’il n’en était pas ainsi, comment jouiraient tant de vieillards, tant de gens ou contrefaits ou pleins de défaut ? Ils sont bien sûrs qu’on ne les aime pas, bien certains qu’il est impossible qu’on partage ce qu’ils éprouvent ; en ont-ils moins de voluptés ? Désirent-ils seulement l’illusion ? Entièrement égoïstes dans leurs plaisirs, vous ne les voyez occupés que d’en prendre, tout sacrifier pour en recevoir, et ne soupçonner jamais, dans l’objet qui les sert, d’autres propriétés que des propriétés passives. Il n’est donc nullement nécessaire de donner des plaisirs pour en recevoir : la situation heureuse ou malheureuse de la victime de notre débauche est donc absolument égale à la satisfaction de nos sens ; il n’est nullement question de l’état où peut être son cœur et son esprit : cet objet, absolument passif, peut indifféremment se plaire ou souffrir à ce que vous lui faites, vous aimer ou vous détester ; toutes ces considérations sont nulles, dès qu’il ne s’agit que des sens. Les femmes, j’en conviens, peuvent établir des maximes contraires ; mais les femmes, qui ne sont que les machines de la volupté. ; qui ne doivent en être que les plastrons, sont récusables toutes les fois qu’il faut établir un système réel sur la nature des plaisirs que l’on peut goûter, en se servant de leurs corps. Y a-t-il un seul homme raisonnable qui soit envieux de faire partager sa jouissance à des putains publiques ? Et n’y a-t-il pas des millions d’hommes qui prennent pourtant de grands plaisirs avec ces créatures ? Ce sont donc autant d’individus persuadés de ce que j’établis ; qui le mettent en pratique, sans s’en douter, et qui blâment stupidement ceux qui légitiment leurs actions par de bons principes ; et cela, parce que l’univers est plein de statues organisées, qui vont, qui viennent, qui agissent, qui mangent, qui digèrent, sans jamais se rendre compte de rien. Les plaisirs isolés, démontrés aussi délicieux que les autres, et beaucoup plus assurément, il devient donc tout simple alors que cette jouissance, goûtée indépendamment de l’objet qui nous sert, soit non seulement très éloignée de ce qui peut lui être agréable, mais se trouve même contraire à ses plaisirs. Je vais plus loin : elle peut devenir une douleur imposée, une vexation, un supplice, sans qu’il y ait rien d’extraordinaire, sans qu’il en résulte autre chose qu’un accroissement de plaisir bien plus sûr pour le despote qui tourmente ou qui vexe. Essayons de le démontrer.
    L’émotion de la volupté, n’est autre, sur notre âme, qu’une espèce de vibration produite au moyen des secousses que l’imagination, enflammée par le souvenir d’un objet lubrique, fait éprouver à nos sens, ou au moyen de la présence de cet objet, ou mieux encore par l’irritation que ressent cet objet dans le genre qui nous émeut le plus fortement ; ainsi notre volupté, ce chatouillement inexprimable qui nous transporte au plus haut point de bonheur physique où puisse arriver l’homme, ne nous électrisera que par deux causes ; soit en apercevant réellement ou fictivement, dans l’objet qui nous sert, l’espèce de beauté qui nous flatte le plus, soit en voyant éprouver à cet objet la plus forte sensation possible. Or, il n’est aucune sorte de sensation qui soit plus active… plus incisive que celle de la douleur : ses impressions sont sûres ; elles ne trompent point comme celles du plaisir, perpétuellement jouées par les femmes, et presque jamais ressenties par elles. Que d’amour-propre d’ailleurs, que de jeunesse, de force, de santé, ne faut-il pas pour être certain de produire dans une femme cette douteuse et peu satisfaisante impression du plaisir ? Celle de la douleur, au contraire, n’exige pas la moindre chose : plus un homme a de défauts, plus il est vieux, moins il est aimable, mieux il réussira. A l’égard du but, il sera bien plus sûrement atteint, puisque nous établissons qu’on ne le touche, qu’on n’irrite jamais mieux ses sens, que lorsqu’on a produit, dans l’objet qui nous sert, la plus grande impression possible, n’importe par quelle voie. Celui qui fera donc naître dans une femme l’impression la plus tumultueuse, celui qui l’effraiera davantage, qui la tourmentera le plus rigoureusement, qui, en un mot, bouleversera le mieux toute son organisation, aura donc décidément réussi à se procurer la plus grande dose de volupté possible ; parce que le choc résultatif des impressions étrangères sur nous, devant être en raison de l’impression produite, sera nécessairement plus actif, si cette impression des autres a été pénible, que si elle n’a été que douce et moelleuse. D’après cela, le voluptueux égoïste, persuadé que ses plaisirs ne seront vifs qu’autant qu’ils seront entiers, imposera donc, quand il en sera le maître, la plus forte dose possible de douleur à l’objet qui lui sert, bien certain que ce qu’il retirera de volupté ne sera qu’en raison de la plus vive impression qu’il aura produite.
    – Ces systèmes sont épouvantables, mon père, dit Justine ; ils conduisent à des goûts cruels, à d’exécrables fantaisies.
    – Et qu’importe ! répondit le barbare ; encore une fois, sommes-nous les maîtres de nos goûts ? Ne devons-nous pas céder à l’empire de ceux que nous avons reçu de la nature, comme la tête orgueilleuse du chêne plie sous l’orage qui le ballote ? Si la nature était offensée de ces goûts, elle ne les inspirerait pas ; il est impossible que nous puissions recevoir d’elle un sentiment fait pour l’outrager ; et, dans cette extrême certitude, nous pouvons nous livrer à nos passions, de quelque genre, de quelque violence qu’elle puisse être, bien assurés que tous les inconvénients qu’entraîne leur choc, ne sont que des desseins de la nature, dont nous sommes les organes involontaires : et que nous font les suites de ces passions ! Lorsqu’on veut se délecter par une action quelconque, il ne s’agit nullement des suites.
    – Je ne vous parle pas des suites, interrompit vivement Justine ; il est question des résultats : assurément, si vous êtes le plus fort, et que, par d’atroces principes de cruauté, vous n’aimiez à jouir que par la douleur, dans la vue d’augmenter ses sensations, vous arriverez insensiblement à les produire, sur l’objet qui vous sert, au degré de violence capable de lui ravir le jour.
    – Soit : c’est-à-dire que, par des goûts donnés par la nature, j’aurai servi les desseins de la nature, qui, n’opérant ses créations que par des destructions, ne m’inspire jamais l’idée de celle-ci, que quand elle a besoin des autres ; c’est-à-dire que, d’une portion de matière oblongue, j’en aurai formé trois ou quatre mille rondes ou carrées. Voilà toute l’histoire du meurtre : oh ! Justine, est-il donc un crime ? Peut-on nommer ainsi ce qui sert autant la nature ? L’homme a-t-il le pouvoir de commettre des crimes ? Et, lorsque, préférant son bonheur à celui des autres, il renverse ou détruit tout ce qu’il trouve dans son passage, a-t-il fait autre chose que servir la nature, dont les premières et plus sûres inspirations lui dictent de se rendre heureux, n’importe aux dépens de qui ? Le système de l’amour du prochain est une chimère que nous devons au christianisme, et non pas à la nature. Le sectateur du Nazaréen, tourmenté, malheureux et, par conséquent, dans un état de faiblesse qui devait faire crier à la tolérance… à l’humanité, dut nécessairement établir ce rapport fabuleux d’un être à un autre ; il préservait sa vie en le faisant réussir. Mais le philosophe n’admet pas ces rapports gigantesques ; ne voyant, ne considérant que lui seul dans l’univers, c’est à lui seul qu’il rapporte tout ; s’il ménage ou caresse un instant les autres, ce n’est jamais que relativement au profit qu’il croit en tirer : n’a-t-il plus besoin d’eux, prédomine-t-il par sa force, il abjure alors à jamais tous ces beaux systèmes d’humanité, de bienfaisance, auxquels il ne se soumettait que par politique ; il ne craint plus de ramener à lui tout ce qui l’entoure ; et, quelque chose que puisse coûter ses jouissances aux autres ; il les assouvit sans examen comme sans remords.
    – Mais l’homme dont vous parlez est un monstre !
    – L’homme que je peins est dans la nature.
    – C’est une bête féroce.
    – Eh bien ! le tigre, le léopard, dont cet homme est, si tu veux, l’image, n’est-il pas comme lui créé par la nature et créé pour remplir les intentions de la nature ? Le loup qui dévore l’agneau accomplit les vues de cette mère commune, comme le malfaiteur qui détruit l’objet de sa vengeance ou de sa lubricité.
    – Oh ! vous aurez beau dire, mon père, je n’admettrai jamais cette lubricité destructive.
    – Parce que tu crains d’en devenir l’objet : voilà l’égoïsme. Changeons de rôle, et tu le concevras. Interroge l’agneau, il n’entendra pas non plus que le loup puisse le dévorer ; demande au loup à quoi sert l’agneau : A me nourrir, répondra-t-il. Des loups qui mangent des agneaux, des agneaux dévorés par des loups ; le fort qui sacrifie le faible, le faible la victime du fort : voilà la nature, voilà ses vues, voilà ses plans ; une action et une réaction perpétuelle, une foule de vices et de vertus, un parfait équilibre, en un mot, résultant de l’égalité du bien et du mal sur la terre, équilibre essentiel au maintien des astres, à la végétation, et sans lequel tout serait à l’instant détruit. Ô Justine, elle serait bien étonnée cette nature, si elle pouvait un instant raisonner avec nous, et que nous lui disions que ces crimes qui la servent, que ces forfaits qu’elle exige et qu’elle nous inspire, sont punis par des lois ; qu’on nous assure être l’image des siennes. Imbécile, répondrait-elle à celui qui lui parlerait ainsi, engendre, calomnie, détruis ; fous en cul, en con ; vole, pille, viole, incendie, martyrise ; assassine ton père, ta mère, tes enfants ; commets sans peur tous les crimes que bon te semblera : ces prétendues infamies me plaisent, elles sont nécessaires à mes vues sur toi, et je les veux, puisque je te les inspire. Tu ne pourrais pas les commettre, si elles m’outrageaient. Il t’appartient bien de régler ce qui m’irrite ou ce qui me délecte ! Apprends que tu n’as rien dans toi qui ne m’appartienne, rien que je n’y aie placé, pour des raisons qu’il ne te convient pas d’approfondir ; que la plus abominable de tes actions n’est, comme la plus vertueuse d’un autre, qu’une des façons de me servir ; que j’estime autant celui qui détruit que celui qui procrée, et que tous les deux me servent, quoique par des procédés différents. Ne te contiens donc point ; nargue tes lois, tes conventions sociales et tes dieux ; n’écoute que moi seul ; et crois que, s’il existe un crime à mes regards, c’est l’opposition que tu mets à ce que je t’inspire, par ta résistance ou par tes sophismes.
    – Oh ! juste ciel ! s’écria Justine, vous me faites frémir : s’il n’y avait pas des crimes contre la nature, d’où nous viendrait donc cette résistance invincible que nous éprouvons pour certains délits ?
    – Cette répugnance n’est pas dictée par la nature, répondit vivement notre philosophe ; elle n’a sa source que dans le défaut d’habitude. N’en est-il pas de même pour certains mets ! Quoique excellents n’y répugnons-nous pas seulement par défaut d’habitude ? Oserait-on dire, d’après cela, que ces mets ne sont pas bons ? Tâchons de nous vaincre, et nous conviendrons bientôt de leur saveur. Nous répugnons, aux médicaments, quoi qu’ils nous soient pourtant salutaires. Accoutumons-nous de même à ce qu’on appelle improprement le crime ; nous n’y trouverions bientôt que des charmes. Cette répugnance momentanée est bien plutôt une adresse, une coquetterie de la nature, qu’un avertissement que la chose l’outrage ; elle nous prépare ainsi les plaisirs du triomphe, elle en augmente ceux de l’action même. Il y a mieux, Justine, il y a mieux ; c’est que plus l’action nous semble épouvantable, plus elle contrarie nos usages et nos mœurs, plus elle brise de freins, plus elle blesse ce que nous croyons être des lois de la nature, et plus au contraire elle est utile à cette nature. Ce n’est jamais que par des crimes qu’elle rentre dans les droits que la vertu lui ravit sans cesse. Si le crime est léger, en différant moins de la vertu, il établira plus lentement l’équilibre indispensable à la nature ; mais, plus il est capital, plus il semble effrayant, plus il a d’étendue, mieux il égalise les poids, plus il balance l’empire de la vertu qui détruirait tout sans cela. Qu’il cesse donc de s’effrayer celui qui médite un forfait, ou celui qui vient de le commettre ; plus son crime aura d’étendue, mieux il aura servi la nature. Ô Justine ! Archimède travaillait à une machine qui pourrait enlever le monde ; qu’un mécanicien en trouve une qui le pulvérise, celui-là seul aura bien mérité de la nature, puisque la main de la nature brûle de recommencer un ouvrage… manqué par elle dès le premier jet.
    – Oh ! mon père, avec de tels principes…
    – On est un scélérat, n’est-il pas vrai, ma chère ? Mais le scélérat est toujours l’homme de la nature, et le vertueux ne l’est que par circonstance.
    – Hélas ! monsieur, poursuivit en pleurant notre infortunée, je n’ai pas assez d’esprit pour combattre vos sophismes ; mais l’effet qu’ils produisent sur mon cœur… sur un cœur neuf, ouvrage aussi certainement formé par la nature que peut l’être votre dépravation, cet effet, dis-je, suffit à me prouver que votre philosophie est aussi mauvaise que dangereuse.
    – Dangereuse, soit, répondit Clément ; mauvaise, non : car tout ce qui est dangereux n’est point mauvais ; il y a des choses très utiles qui sort dangereuses : les serpents, les venins, la poudre à canon, tout cela est fort dangereux, et cependant d’un très grand usage : traite ma morale de même, mais ne l’avilis pas. L’abus des meilleures choses peut devenir dangereux ; mais ici l’abus même est un bien et plus un homme sage mettra mes systèmes en pratique, plus je lui garantis le bonheur, parce que le bonheur n’est que dans ce qui agite, et qu’il n’y a que le crime qui agite : la vertu, qui n’est qu’un état d’inaction et de repos, ne peut jamais conduire au bonheur.

Justine

***

  « J’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, messieurs, il est très difficile de comprendre tous les supplices que l’homme invente contre lui-même pour retrouver, dans leur avilissement ou dans leurs douleurs, ces étincelles de plaisir que l’âge ou la satiété lui ont fait perdre. Croiriez-vous qu’une de ces espèces de gens, homme de soixante ans, et singulièrement blasé sur tous les plaisirs de la lubricité, ne les réveillait plus dans ses sens qu’en se faisant brûler avec une bougie sur toutes les parties de son corps et principalement sur celles que la nature destine à ces plaisirs-là? On la lui éteignait fortement sur les fesses, le vit, les couilles, et surtout sur le trou du cul; il baisait un derrière pendant ce temps-là, et quand on lui avait vivement renouvelé quinze ou vingt fois cette douloureuse opération, il déchargeait en suçant l’anus que sa brûleuse lui présentait.
    « J’en vis un autre, peu après, qui m’obligeait à me servir d’une étrille de cheval, et de le panser avec, sur tout le cors, précisément comme on aurait fait de l’animal que je viens de nommer. Dès que son corps était tout en sang, je le frottais avec de l’esprit-de-vin, et cette seconde douleur le faisait abondamment décharger sur ma gorge: tel était le champ de bataille qu’il voulait arroser de son foutre. Je me mettais à genoux devant lui, je pressais son vit dans mes tétons, et il y répandait tout à l’aise l’âcre superflu de ses couilles.
    « Un troisième se faisait arracher brin à brin tout le poil des fesses. Il se branlait pendant l’opération sur un étron tout chaud que je venais de lui faire. Puis, à l’instant où un foutre de convention m’apprenait l’approche de la crise, il fallait, pour la déterminer, que je lui dardasse dans chaque fesse un coup de ciseaux qui le fît saigner. Il avait le cul ouvert de ces plaies, et à peine pus-je trouver un endroit intact pour y faire mes deux blessures; à cet instant, son nez se plongeait dans la merde, il s’en barbouillait tout le visage, et des flots de sperme couronnaient son extase.
    « Un quatrième me mettait le vit dans la bouche et m’ordonnait de le lui mordre de toutes mes forces. Pendant ce temps-là, je lui déchirais les deux fesses avec un peigne de fer à dents très aiguës, puis, au moment où je sentais son engin prêt à foutre, ce que m’annonçait une très légère et très faible érection, alors, dis-je, je lui écartais prodigieusement les deux fesses, et j’approchais le trou de son cul de la flamme d’une bougie placée à terre à ce dessein. Ce n’était qu’à la sensation de la brûlure de cette bougie à son anus que se décidait l’émission: je redoublais alors mes morsures, et ma bouche se trouvait bientôt pleine. » 

    « Un instant, dit l’évêque. Je n’entendrai point parler aujourd’hui de décharge faite dans une bouche, sans que cela me rappelle la bonne fortune que je viens d’avoir, et ne dispose mes esprits à des plaisirs de même sorte. » En disant cela, il attire à lui Bande-au-ciel, qui était de poste auprès de lui ce soir-là, et se met à lui sucer le vit avec toute la lubricité d’un vrai bougre. Le foutre part, il l’avale, et renouvelle bientôt la même opération sur Zéphire. Il bandait, et rarement les femmes se trouvaient bien auprès de lui quand il était dans cette crise. Malheureusement, c’était Aline, sa nièce. « Que fais-tu là, garce, lui dit-il, quand ce sont des hommes que je veux? Aline veut s’esquiver, il la saisit par ses cheveux, et l’entraînant dans son cabinet avec Zelmire et Hébé, les deux filles de son sérail: « Vous allez voir, vous allez voir, dit-il à ses amis, comme je vais apprendre à ces gueuses-là à me faire trouver des cons sous ma main quand ce sont des vits que je veux! » Fanchon suivit les trois pucelles par son ordre, et au bout d’un instant on entendit vivement crier Aline, et les hurlements de la décharge de monseigneur se joindre aux accents douloureux de sa chère nièce. Tout rentra… Aline pleurait, serrait et tortillait le derrière. « Viens me faire voir cela! lui dit le duc. J’aime à la folie à voir les vestiges de la brutalité de monsieur mon frère. » Aline montra je ne sais quoi, car il m’a toujours été impossible de découvrir ce qui se passait dans ces infernaux cabinets, mais le duc s’écria: « Ah! foutre, c’est délicieux! Je crois que je m’en vais en faire autant. » Mais Curval lui ayant fait observer qu’il était tard et qu’il avait un projet d’amusement à lui communiquer aux orgies, qui demandait et toute sa tête, et tout son foutre, on pria Duclos de faire le cinquième récit par lequel sa soirée devait se clore, et elle reprit dans ces termes:

    « Du nombre de ces gens extraordinaires, dit cette belle fille, dont la manie consiste à se faire avilir et dégrader, était un certain président de la chambre des Comptes que l’on appelait Foucolet. Il est impossible d’imaginer à quel point celui-là poussait cette manie; il fallait lui donner un échantillon de tous les supplices. Je le pendais, mais la corde rompait à temps, et il tombait sur des matelas; l’instant après, je l’étendais sur une croix de Saint-André et faisais semblant de lui briser les membres avec une barre de carton; je le marquais sur l’épaule avec un fer presque chaud, et qui laissait une légère empreinte; je le fouettais sur le dos, précisément comme fait l’exécuteur des hautes oeuvres, et il fallait entremêler tout cela d’invectives atroces, de reproches amers de différents crimes, desquels, pendant chacune de ces opérations il demandait en chemise, un cierge en main, bien humblement pardon à Dieu et à la Justice. Enfin, la séance se terminait sur mon derrière, où le libertin venait perdre son foutre quand sa tête était au dernier degré d’embrasement. » 

Les 120 Journées de Sodome

***

 – Assurément. Eh quoi ! tu t’imagines que je m’en tiens là ? Il y a trente religieuses dans cette maison : vingt-deux m’ont passé par les mains ; il y a dix-huit novices : une seule m’est encore inconnue ; vous êtes soixante pensionnaires : trois seulement m’ont résisté ; à mesure qu’il en paraît une nouvelle, il faut que je l’aie, je ne lui donne pas plus de huit jours de réflexion. Ô Juliette, Juliette ! mon libertinage est une épidémie, il faut qu’il corrompe tout ce qui m’entoure ! Il est très heureux pour la société que je m’en tienne à cette douce façon de faire le mal ; avec mes penchants et mes principes, j’en adopterais peut-être une qui serait bien plus fatale aux hommes.
    – Eh ! que ferais-tu, ma bonne ?
    – Que sais-je ? Ignores-tu que les effets d’une imagination aussi dépravée que la mienne sont comme les flots impétueux d’un fleuve qui déborde ? La nature veut qu’il fasse du dégât, et il en fait, n’importe comment.
    – Ne mettrais-tu pas, dis-je à mon interlocutrice, sur le compte de la nature ce qui ne doit être que sur celui de la dépravation ?
    – Écoute-moi, mon ange, me dit la supérieure, il n’est pas tard, nos amies ne doivent se rendre ici que sur les six heures ; je veux répondre avant qu’elles n’arrivent à tes frivoles objections.
    Nous nous assîmes.
    – Comme nous ne connaissons les inspirations de la nature, me dit Mme Delbène, que par ce sens que nous appelons conscience, c’est en analysant ce qu’est la conscience que nous pourrons approfondir avec sagesse ce que sont les mouvements de la nature, qui fatiguent, tourmentent ou font jouir cette conscience.
    On appelle conscience, ma chère Juliette, cette espèce de voix intérieure qui s’élève en nous à l’infraction d’une chose défendue, de quelque nature qu’elle puisse être : définition bien simple, et qui fait voir du premier coup d’œil que cette conscience n’est l’ouvrage que du préjugé reçu par l’éducation, tellement que tout ce qu’on interdit à l’enfant lui cause des remords dès qu’il l’enfreint, et qu’il conserve ses remords jusqu’à ce que le préjugé vaincu lui ait démontré qu’il n’y avait aucun mal réel dans la chose défendue.
    Ainsi la conscience est purement et simplement l’ouvrage ou des préjugés qu’on nous inspire, ou des principes que nous nous formons. Cela est si vrai, qu’il est très possible de se former avec des principes nerveux une conscience qui nous tracassera, qui nous affligera, toutes les fois que nous n’aurons pas rempli, dans toute leur étendue, les projets d’amusements, même vicieux… même criminels, que nous nous étions promis d’exécuter pour notre satisfaction. De là naît cette autre sorte de conscience qui, dans un homme au-dessus de tous les préjugés, s’élève contre lui, quand, par des démarches fausses, il a pris, pour arriver au bonheur, une route contraire à celle qui devait naturellement l’y conduire. Ainsi, d’après les principes que nous nous sommes faits, nous pouvons donc également nous repentir ou d’avoir fait trop de mal, ou de n’en avoir pas fait assez. Mais prenons le mot dans l’acception la plus simple et la plus commune : alors le remords, c’est-à-dire l’organe de cette voix intérieure que nous venons d’appeler conscience, est une faiblesse parfaitement inutile, et dont nous devons étouffer l’empire avec toute la vigueur dont nous sommes capables ; car le remords, encore une fois, n’est que l’ouvrage du préjugé produit par la crainte de ce qui peut nous arriver après avoir fait une chose défendue, de quelque nature qu’elle puisse être, sans examiner si elle est mal ou bien. Ôtez le châtiment, changez l’opinion, anéantissez la loi, déclimatisez le sujet, le crime restera toujours, et l’individu n’aura pourtant plus de remords. Le remords n’est donc plus qu’une réminiscence fâcheuse, résultative des lois et des coutumes adoptées, mais nullement dépendante de l’espèce du délit. Eh ! si cela n’était pas ainsi, parviendrait-on à l’étouffer ? Et n’est-il pas pourtant bien certain qu’on y réussit, même dans les choses de la plus grande conséquence, en raison des progrès de son esprit et de la manière dont on travaille à l’extinction de ses préjugés ; en sorte qu’à mesure que ces préjugés s’effacent par l’âge, ou que l’habitude des actions qui nous effrayaient parvient à endurcir la conscience, le remords, qui n’était que l’effet de la faiblesse de cette conscience, s’anéantit bientôt tout à fait, et qu’on arrive ainsi, tant qu’on veut, aux excès les plus effrayants ? Mais, m’objectera-t-on peut-être, l’espèce de délit doit donner plus ou moins de violence au remords. Sans doute, parce que le préjugé d’un grand crime est plus fort que celui d’un petit… la punition de la loi plus sévère ; mais sachez détruire également tous les préjugés, sachez mettre tous les crimes au même rang, et, vous convainquant bientôt de leur égalité, vous saurez modeler sur eux le remords, et, comme vous aurez appris à braver le remords du plus faible, vous apprendrez bientôt à vaincre le repentir du plus fort et à les commettre tous avec un égal sang-froid… Ce qui fait, ma chère Juliette, que l’on éprouve du remords après une mauvaise action, c’est que l’on est persuadé du système de la liberté, et l’on se dit : Que je suis malheureux de n’avoir pas agi différemment ! Mais si l’on voulait bien se persuader que ce système de la liberté est une chimère, et que nous sommes poussés à tout ce que nous faisons par une force plus puissante que nous, si l’on voulait être convaincu que tout est utile dans le monde, et que le crime dont on se repent est devenu aussi nécessaire à la nature que la guerre, la peste ou la famine dont elle désole périodiquement les empires, infiniment plus tranquilles sur toutes les actions de notre vie, nous ne concevrions même pas le remords ; et ma chère Juliette ne me dirait pas que j’ai tort de mettre sur le compte de la nature ce qui ne doit être que sur celui de ma dépravation.
    Tous les effets moraux, poursuivit Mme Delbène, tiennent à des causes physiques auxquelles ils sont irrésistiblement enchaînés. C’est le son qui résulte du choc de la baguette sur la peau du tambour : point de cause physique, c’est-à-dire point de choc, et, nécessairement, point d’effet moral, c’est-à-dire point de son. De certaines dispositions de nos organes, le fluide nerval plus ou moins irrité par la nature des atomes que nous respirons… par l’espèce ou la quantité de particules nitreuses contenues dans les aliments que nous prenons, par le cours des humeurs, et par mille autres causes externes, déterminent un homme au crime ou à la vertu, et, souvent dans le même jour, à l’un et à l’autre : voilà le choc de la baguette, le résultat du vice ou de la vertu ; cent louis volés dans la poche de mon voisin, ou donnés de la mienne à un malheureux, voilà l’effet du choc, ou le son. Sommes-nous maîtres de ces seconds effets, quand les premières causes les nécessitent ? Le tambour peut-il être frappé sans qu’il en résulte un son ? Et pouvons-nous nous opposer à ce choc, quand il est lui-même le résultat de choses si étrangères à nous, et si dépendantes de notre organisation ? Il y a donc de la folie, de l’extravagance, et à ne pas faire tout ce que bon nous semble, et à nous repentir de ce que nous avons fait. Le remords n’est donc, d’après cela, qu’une faiblesse pusillanime que nous devons vaincre, autant que cela peut dépendre de nous, par la réflexion, le raisonnement et l’habitude. Quel changement, d’ailleurs, le remords peut-il apporter à ce que l’on a fait ? Il n’en peut diminuer le mal, puisqu’il ne vient jamais qu’après l’action commise ; il empêche bien rarement de la commettre encore, et n’est donc, par conséquent, bon à rien. Après que le mal est commis, il arrive nécessairement deux choses : ou il est puni, ou il ne l’est pas. Dans cette seconde hypothèse, le remords serait assurément d’une bêtise affreuse : car à quoi servirait-il de se repentir d’une action, de quelque nature qu’elle pût être, qui nous aurait apporté une satisfaction très complète et qui n’aurait eu aucune suite fâcheuse ? Se repentir, dans un tel cas, du mal que cette action aurait pu faire au prochain, serait l’aimer mieux que soi, et il est parfaitement ridicule de se faire un chagrin de la peine des autres, quand cette peine nous a fait plaisir, quand elle nous a servis, chatouillés, délectés, en quelque sens que ce puisse être. Conséquemment, dans ce cas-ci, le remords ne saurait avoir lieu. Si l’action est découverte, et qu’elle soit punie, alors, si l’on veut bien s’examiner, on reconnaîtra que ce n’est pas du mal arrivé au prochain par notre action que l’on se repent, mais de la maladresse que l’on a eue en le commettant, de manière à ce qu’elle ait pu être découverte ; et alors il faut se livrer sans doute aux réflexions produites par le regret de cette maladresse… seulement pour en recueillir plus de prudence, si la punition vous laisse vivre ; mais ces réflexions ne sont pas des remords, car le remords réel est la douleur produite par celle qu’on a occasionnée aux autres, et les réflexions dont nous parlons ne sont que les effets de la douleur produite par le mal que l’on s’est fait à soi-même : ce qui fait voir l’extrême différence qui existe entre l’un et l’autre de ces sentiments, et, en même temps, l’utilité de l’un et le ridicule de l’autre.
    Quand nous nous sommes livrés à une mauvaise action, de quelque atrocité qu’elle puisse être, que la satisfaction qu’elle nous a donnée, ou le profit que nous en avons recueilli, nous console amplement du mal qui en a rejailli sur notre prochain ! Avant que de commettre cette action, nous avons bien prévu le mal qu’en ressentiraient les autres ; cette pensée ne nous a pourtant point arrêtés : au contraire, le plus souvent elle nous a fait plaisir. Lui permettre plus de force après l’action commise, ou une manière différente de nous agiter, est la plus grande sottise que l’on puisse faire. Si cette action influe sur le malheur de notre vie, parce qu’elle a été découverte, appliquons tout notre esprit à démêler, à combiner les causes qui ont pu la faire découvrir ; et sans nous repentir d’une chose qu’il n’a pas été en nous de pouvoir arranger autrement, mettons tout en œuvre pour ne pas manquer de prudence à l’avenir, tirons du malheur qui a pu nous arriver de cette faute l’expérience nécessaire à améliorer nos moyens, et nous assurer dorénavant l’impunité, au moyen de l’épaisseur des voiles que nous jetterons sur l’involontaire dérèglement de notre conduite. Mais, par de vains et inutiles remords, n’entreprenons point d’extirper les principes, car cette mauvaise conduite, cette dépravation, ces égarements vicieux, criminels ou atroces, nous ont plu, nous ont délectés, et nous ne devons pas nous priver d’une chose agréable. Ce serait ici la folie d’un homme qui, parce qu’un grand dîner lui aurait fait mal, voudrait à l’avenir se priver à jamais de ce repas.
    La véritable sagesse, ma chère Juliette, ne consiste pas à réprimer ses vices, parce que les vices constituant presque l’unique bonheur de notre vie, ce serait devenir soi-même son bourreau que de les vouloir réprimer ; mais elle consiste à s’y livrer avec un tel mystère, avec des précautions si étendues, qu’on ne puisse jamais être surpris. Qu’on ne craigne point par là d’en diminuer les délices : le mystère ajoute au plaisir. Une telle conduite, d’ailleurs, assure l’impunité, et l’impunité n’est-elle pas le plus délicieux aliment des débauches ?
    Après t’avoir appris à régler le remords né de la douleur d’avoir fait le mal trop à découvert, il est essentiel, ma chère amie, que je t’indique à présent la manière d’éteindre totalement en soi cette voix confuse qui, dans le calme des passions, vient encore quelquefois réclamer contre les égarements où elles nous ont portés ; or, cette manière est aussi sûre que douce, puisqu’elle ne consiste qu’à renouveler si souvent ce qui nous a donné des remords, que l’habitude, ou de commettre cette action, ou de la combiner, énerve entièrement toute possibilité d’en pouvoir former des regrets. Cette habitude, en anéantissant le préjugé, en contraignant notre âme à se mouvoir souvent de la manière et dans la situation qui primitivement la gênaient, finit par lui rendre le nouvel état adopté facile, et même délicieux. L’orgueil vient à l’appui ; non seulement on a fait une chose que personne n’oserait faire, mais on s’y est même si bien accoutumé, qu’on ne peut plus exister sans cette chose : voilà d’abord une jouissance. L’action commise en produit une autre ; et qui doute que cette multiplication de plaisirs n’accoutume bien promptement une âme à se plier à la manière d’être qu’elle doit acquérir, quelque pénible qu’ait pu lui sembler, en commençant, la situation forcée où cette action la contraignait ?
    N’éprouvons-nous pas ce que je te dis dans tous les prétendus crimes où la volupté préside ? Pourquoi ne se repent-on jamais d’un crime de libertinage ? Parce que le libertinage devient très promptement une habitude. Il en pourrait être de même de tous les autres égarements ; tous peuvent, comme la lubricité, se changer aisément en coutume, et tous peuvent, comme la luxure, exciter dans le fluide nerval un chatouillement qui, ressemblant beaucoup à cette passion, peut devenir aussi délicieux qu’elle, et par conséquent, comme elle, se métamorphoser en besoin.
    Ô Juliette, si tu veux, comme moi, vivre heureuse dans le crime… et j’en commets beaucoup, ma chère… si tu veux, dis-je, y trouver le même bonheur que moi, tâche de t’en faire, avec le temps, une si douce habitude, qu’il te devienne comme impossible de pouvoir exister sans le commettre ; et que toutes les convenances humaines te paraissent si ridicules, que ton âme flexible, et malgré cela nerveuse, se trouve imperceptiblement accoutumée à se faire des vices de toutes les vertus humaines et des vertus de tous les crimes : alors un nouvel univers semblera se créer à tes regards ; un feu dévorant et délicieux se glissera dans tes nerfs, il embrasera ce fluide électrique dans lequel réside le principe de la vie. Assez heureuse pour vivre dans un monde dont ma triste destinée m’exile, chaque jour tu formeras de nouveaux projets, et chaque jour leur exécution te comblera d’une volupté sensuelle qui ne sera connue que de toi. Tous les êtres qui t’entoureront te paraîtront autant de victimes dévouées par le sort à la perversité de ton cœur ; plus de liens, plus de chaînes, tout disparaîtra promptement sous le flambeau de tes désirs, aucune voix ne s’élèvera plus dans ton âme pour énerver l’organe de leur impétuosité, nuls préjugés ne militeront plus en leur faveur, tout sera dissipé par la sagesse, et tu arriveras insensiblement aux derniers excès de la perversité par un chemin couvert de fleurs. C’est alors que tu reconnaîtras la faiblesse de ce qu’on t’offrait autrefois comme des inspirations de la nature ; quand tu auras badiné quelques années avec ce que les sots appellent ses lois, quand, pour te familiariser avec leur infraction, tu te seras plu à les pulvériser toutes, tu verras la mutine, ravie d’avoir été violée, s’assouplissant sous tes désirs nerveux, venir d’elle-même s’offrir à tes fers… te présenter les mains pour que tu la captives ; devenue ton esclave au lieu d’être ta souveraine, elle enseignera finement à ton cœur la façon de l’outrager encore mieux, comme si elle se plaisait dans l’avilissement, et comme si ce n’était réellement qu’en t’indiquant de l’insulter à l’excès qu’elle eût l’art de te mieux réduire à ses lois. Ne résiste jamais, quand tu en seras là ; insatiable dans ses vues sur toi, dès que tu auras trouvé le moyen de la saisir, elle te conduira pas à pas d’écart en écart ; le dernier commis ne sera jamais qu’un acheminement à celui par lequel elle se prépare à se soumettre à toi de nouveau ; telle que la prostituée de Sybaris, qui se livre sous toutes les formes et prend toutes les figures pour exciter les désirs du voluptueux qui la paye, elle t’apprendra de même cent façons de la vaincre, et tout cela pour t’enchaîner plus sûrement à son tour. Mais une seule résistance, je te le répète, une seule te ferait perdre tout le fruit des dernières chutes ; tu ne connaîtras rien si tu n’as pas tout connu ; et si tu es assez timide pour t’arrêter avec elle, elle t’échappera pour jamais. Prends garde surtout à la religion, rien ne te détournera du bon chemin comme ses inspirations dangereuses : semblable à l’hydre dont les têtes renaissent à mesure qu’on les coupe, elle te fatiguera sans cesse, si tu n’as le plus grand soin d’en anéantir perpétuellement les principes. Je crains que les idées bizarres de ce Dieu fantastique dont on empoisonna ton enfance ne reviennent troubler ton imagination au milieu de ses plus divins écarts : ô Juliette, oublie-la, méprise-la, l’idée de ce Dieu vain et ridicule ; son existence est une ombre que dissipe à l’instant le plus faible effort de l’esprit, et tu ne seras jamais tranquille tant que cette odieuse chimère n’aura pas perdu sur ton âme toutes les facultés que lui donna l’erreur. Nourris-toi sans cesse des grands principes de Spinoza, de Vanini, de l’auteur du Système de la Nature, nous les étudierons, nous les analyserons ensemble ; je t’ai promis de profondes discussions sur ce sujet, je te tiendrai parole : nous nous remplirons toutes deux de l’esprit de ces sages principes. S’il te survient encore des doutes, tu me les communiqueras, je te tranquilliserai : aussi ferme que moi, tu m’imiteras bientôt, et, comme moi, tu ne prononceras plus le nom de cet infâme Dieu que pour le blasphémer et le haïr. L’idée d’une telle chimère est, je l’avoue, le seul tort que je ne puisse pardonner à l’homme ; je l’excuse dans tous ses écarts, je le plains de toutes ses faiblesses, mais je ne puis lui passer l’érection d’un tel monstre, je ne lui pardonne pas de s’être forgé lui-même les fers religieux qui l’ont accablé si violemment, et d’être venu présenter lui-même le cou sous le joug honteux qu’avait préparé sa bêtise. Je ne finirais pas, Juliette, s’il fallait me livrer à toute l’horreur que m’inspire l’exécrable système de l’existence d’un Dieu : mon sang bouillonne à son nom seul ; il me semble voir autour de moi, quand je l’entends prononcer, les ombres palpitantes de tous les malheureux que cette abominable opinion a détruits sur la surface du globe ; elles m’invoquent, elles me conjurent d’employer tout ce que j’ai pu recevoir de forces ou de talent, pour extirper de l’âme de mes semblables l’idée du dégoûtant fantôme qui les fit périr sur la terre.

Juliette, ou les prospérités du vice

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