Georges Santayana — Etre conscient, c’est porter un masque

Que nous arborions une mine réjouie ou une mine triste, en l’adoptant et en l’affichant nous déterminons nos traits de caractères dominants. Désormais, aussi longtemps que nous demeurons sous l’emprise de cette conscience de soi, nous ne faisons pas que vivre, nous agissons ; nous composons et nous jouons le personnage de notre choix, nous chaussons le cothurne de la réflexion, nous justifions et idéalisons nos passions, nous nous exhortons à être ce que nous sommes, dévoués ou méprisants ou insouciants ou austères ; nous monologuons (devant un public imaginaire) et nous nous enveloppons avec élégance dans le manteau d’un rôle qui n’appartient qu’à nous. Ainsi drapés, nous sollicitons les applaudissements et nous espérons mourir au milieu du silence universel. Nous faisons profession de vivre conformément aux nobles sentiments que nous avons exprimés, comme nous essayons de croire dans la religion que nous professons. Plus nous avons de difficultés, plus nous avons d’ardeur.

Derrière nos principes avoués et nos professions de fois, il nous faut assidûment cacher toutes nos inégalités d’humeur et de conduite, sans être hypocrites pour autant, puisque le personnage que nous avons choisi à dessein est plus authentiquement nous-même que ne l’est le flot de nos rêveries involontaires. Le portrait que nous peignons de la sorte et que nous présentons comme notre véritable personnalité peut bien être exécuté dans la grande manière, avec colonnades et draperies, paysage dans le lointain et doigt pointé sur le globe terrestre ou sur un crâne-de-Yorick-pour-méditation-philosophique ; mais si ce style nous est inhérent et si notre art se confond avec notre vie, plus il transforme son modèle et plus il gagne en profondeur et en vérité. Le buste grossier d’un sculpture archaïque, qui donne à peine forme humaine à un bloc de pierre, exprime une âme de façon beaucoup plus exacte que la mine maussade d’un homme à son réveil ou ses grimaces d’un instant. Quiconque est sûr de sa décision, ou fier de sa fonction, ou inquiet de son de son devoir, porte une masque tragique. Il délègue son être propre à ce masque et reporte sur lui presque toute sa vanité. Bien qu’il soit encore vivant et soumis, comme tout ce qui existe, au changement qui mine sa propre substance, il a cristallisé son être en une idée, et avec plus de fierté que de tristesse il a fait l’offrande de sa vie sur l’autel des Muses.

La connaissance de soi, comme tout art ou toute science, transpose son objet dans un nouveau registre, celui des idées, où il perd ses anciennes dimensions et son ancienne place. La conscience transforme nos habitudes animales en engagements et en devoirs, et nous devenons des « personnes » ou des masques.

Georges Santayana — Soliloquies in England and later Soliloquies

 

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