L’existence et le temps

L’existence et le temps

I) Définition du temps

Le temps est ce qui fait, et même ce qui fait que tout se fait. — Bergson

II) Caractère insaisissable du temps

Le temps apparaît comme une évidence : nous sentons tous sa présence intuitivement. Cependant, dès que nous essayons de le penser, nous avons un sentiment d’impuissance :

Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. — Augustin, Les confessions

Le temps passé désigne un temps qui n’existe plus.

Le temps futur désigne un temps qui n’est pas encore.

Le temps présent est toujours mouvant : l’instant meurt dès qu’on tente de le saisir. L’instant n’a pas de durée : il est un point limite entre le passé et le futur qui nous échappe toujours.

Le temps à proprement parler n’existe pas (sinon le présent, comme limite), et pourtant c’est à cela que nous sommes soumis. Telle est notre condition. Nous sommes soumis à ce qui n’existe pas. Qu’il s’agisse de la durée passivement soufferte — douleur physique, attente, regret, remords, peur —ou du temps manié — ordre, méthode, nécessité — dans les deux cas, ce à quoi nous sommes soumis, cela n’existe pas. Mais notre soumission existe. Réellement attachés par des chaînes irréelles. Le temps, irréel, voile toute chose et nous-même d’irréalité. — Simone Weil, Cahiers

III) Temps et mort

L’étendue est la marque de ma puissance. Le temps est la marque de mon impuissance.

— Jules Lagneau

Le temps est associé à l’idée de l’inévitabilité de notre mort. Comment le temps ne nous angoisserait-il pas, puisqu’il est la cause du vieillissement et de la disparition des êtres ?

Quand il me dit qu’il y a vingt-trois ans, je sentis tout d’un coup au-dessous de moi ces vingt-trois années descendant l’une au-dessous des autres en profondeur à perte de vue, et tout cela c’était toujours moi, vécu par moi, ce que j’apercevais à vingt-trois ans de distance, c’était encore moi, déjà si loin, et je sentis comme une peur de ne pas avoir la force de rester longtemps sur une telle hauteur de vie déjà écoulée et qu’il me fallait maintenir au-dessous de moi, toujours liée à moi, moi ayant le sentiment de ma continuité jusque dans cette immense profondeur déjà de vingt-trois années, toute une continuité de chose vivante, de chose vécue qui descendait, s’enfonçait, se prolongeait jusqu’à une profondeur de vingt-trois années après que j’avais cessé d’être adolescent et tenait à moi, adhérait à moi. Je pensais à la fatigue que c’était pour moi d’avoir déjà à commander à tant de vie écoulée, à me maintenir au-dessus, en équilibre, à une pareille hauteur. Nous ne voyons que nos corps parce que ce n’est pas dans la catégorie du temps que nous nous voyons. Sans cela nous nous verrions prolongés de tous ces jours innombrables que nous avons vécus. Vingt-trois années, si hautes déjà de l’accumulation de leurs milliers d’heures étaient déjà sorties de moi et faisaient au-dessous de moi une colonne oubliée de temps vivant vécu par moi. Nous n’avons d’autre temps que celui que nous avons ainsi vécu et le jour où il s’écroule, nous nous écroulons avec lui.

Proust, Cahiers du temps retrouvé

IV) Temps et absurdité de l’existence

Les existentialistes du XXe siècle ont établi une corrélation entre la soumission du temps qui nous conduit inévitablement à la mort et le sentiment de l’absurdité de l’existence. Dès lors que “Dieu est mort” (Nietzsche), il n’y a plus la consolation d’une vie éternelle, en dehors des vicissitudes du temps, après notre trépas. C’est cette impasse qui est à l’origine du sentiment de l’absurde.

Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement.

De même et pour tous les jours d’une vie sans éclat, le temps nous porte. Mais un moment vient toujours où il faut le porter. Nous vivons sur l’avenir : « demain », « plus tard », « quand tu auras une situation », « avec l’âge tu comprendras ». Ces inconséquences sont admirables, car enfin il s’agit de mourir. Un jour vient pourtant et l’homme constate ou dit qu’il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend sa place. Il reconnaît qu’il est à un certain moment d’une courbe qu’il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain, quand tout lui-même aurait dû s’y refuser. Cette révolte de la chair, c’est l’absurde.

Albert Camus, Le mythe de Sisyphe

V) L’expérience de l’éternité

L’éternité, c’est ce qui est en-dehors du temps, intemporel. Certains auteurs, à défaut de placer leur espoir dans une immortalité peu probable, préfèrent chercher et apprécier ces moments hors du temps qui nous éloignent de la pensée de la mort.

L’être qui était rené en moi quand, avec un tel frémissement de bonheur, j’avais entendu le bruit commun à la fois à la cuiller qui touche l’assiette et au marteau qui frappe sur la roue, à l’inégalité pour les pas des pavés de la cour Guermantes et du baptistère de Saint-Marc, cet être-là ne se nourrit que de l’essence des choses, en elles seulement il trouve sa subsistance, ses délices. Il languit dans l’observation du présent où les sens ne peuvent la lui apporter, dans la considération d’un passé que l’intelligence lui dessèche, dans l’attente d’un avenir que la volonté construit avec des fragments du présent et du passé auxquels elle retire encore de leur réalité, ne conservant d’eux que ce qui convient à la fin utilitaire, étroitement humaine, qu’elle leur assigne. Mais qu’un bruit déjà entendu, qu’une odeur respirée jadis, le soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé, réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l’était pas autrement, s’éveille, s’anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordre du temps. Et celui-là on comprend qu’il soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d’une madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joie, on comprend que le mot de « mort » n’ait pas de sens pour lui ; situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l’avenir ?

Marcel Proust, Le temps retrouvé

VI) Réponse au problème du sens de la vie : vivre à propos

Si on entend par éternité non la durée infinie mais l’intemporalité, alors il a la vie éternelle celui qui vit dans le présent. — Wittgenstein

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.

Nous sommes de grands fols : il a passé sa vie en oisiveté, disons-nous ; je n’ai rien fait d’aujourd’hui. – Quoi, avez-vous pas vécu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. – Si on m’eût mis au propre des grands maniements, j’eusse montré ce que je savais faire. – Avez-vous su méditer et manier votre vie ? vous avez fait la plus grande besongne de toutes. Pour se montrer et exploiter, nature qu’a que faire de fortune, elle se montre également en tous étages, et derrière, comme sans rideau. Composer nos moeurs est notre office, non pas composer des livres, et gagner, non pas des batailles et provinces, mais l’ordre et la tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef-d’oeuvre, c’est vivre à propos. Toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir, n’en sont qu’appendicules et adminicules pour le plus.

Montaigne, Essais, III, 13, De l’expérience

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