Le problème du libre arbitre

Préambule : imprécision du concept de liberté

Liberté : c’est un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens ; qui chantent plus qu’ils ne parlent ; qui demandent plus qu’ils ne répondent ; de ces mots qui ont fait tous les métiers, et desquels la mémoire est barbouillée de Théologie, de Métaphysique, de Morale et de Politique ; mots très bons pour la controverse, la dialectique, l’éloquence ; aussi propres aux analyses illusoires et aux subtilités infinies qu’aux fins de phrases qui déchaînent le tonnerre. — Paul Valéry

 

§1. Qu’est-ce que le libre arbitre ?

La liberté entendue comme libre arbitre a une signification tout à fait différente du sens courant que l’on accorde au mot liberté. Le libre arbitre (free will en anglais, c’est-à-dire volonté libre) doit se comprendre comme une forme métaphysique de liberté intérieure, psychologique, venant de soi-même, et notamment de la faculté que l’on appelle la volonté : c’est la capacité à déterminer soi-même ses actions. Quelqu’un qui est en prison, non libre de ses mouvements et de ses actes, pourrait malgré tout être libre en lui-même, intérieurement, si l’on admet l’existence du libre arbitre.

Plus précisément, le libre arbitre désigne la capacité qu’aurait l’homme de « commencer par soi-même une série de changement » (Kant) indépendamment de toute causalité extérieure à l’individu ; d’où la définition que le Lalande donne du libre arbitre : « Puissance d’agir, sans autre cause que l’existence même de cette puissance, c’est-à-dire sans aucune raison relative au contenu de l’acte accompli. » L’homme serait donc maître de provoquer certains effets en étant lui-même la cause de ces effets. Cette idée est parfaitement décrite dans ces lignes du philosophe français Charles Renouvier :

L’homme se croit libre : en d’autres termes il s’emploie à diriger son activité comme si les mouvements de sa conscience et par suite les actes qui en dépendent pouvaient varier par l’effet de quelque chose qui est en lui, et que rien, non pas même ce que lui-même est avant le dernier moment qui précède l’action, ne prédétermine. — Charles Renouvier

 

§2. Le statut de la volonté

Cette puissance d’agir librement, sans être déterminée par des causes extérieures, proviendrait de la faculté que l’on appelle la volonté. Personne ne nie l’existence de la volonté chez l’homme. Le problème est de savoir si la volonté humaine aurait la spécificité d’être libre, c’est-à-dire d’être auto-déterminante ou non. Les partisans du libre arbitre pensent que nous pouvons vouloir certaines choses juste parce que nous les avons voulus ; ceux qui ne croient pas au libre arbitre, les déterministes, pensent que la volonté est forcément déterminée par des motifs, et donc par des causes extérieures à la volonté.

Un théologien comme Bossuet pense que le pouvoir auto- déterminant de la volonté est une évidence :

Plus je recherche en moi-même la raison qui me détermine, plus je sens que je n’en ai aucune autre que ma seule volonté : je sens par-là clairement ma liberté, qui consiste uniquement en un tel choix. C’est ce qui me fait comprendre que je suis fait à l’image de Dieu ; parce que, n’ayant rien dans la matière qui le détermine à la mouvoir plutôt qu’à la laisser en repos, ou à la mouvoir d’un côté plus que d’un autre, il n’y a aucune raison d’un si grand effet que sa seule volonté, par où il me paraît souverainement libre. — Bossuet

 

§3. Nécessité, contingence et principe de raison suffisante

De deux choses l’une : ou bien notre volonté est belle est bien déterminée par des motifs, et alors les différentes volitions (l’acte par lequel la volonté se détermine) qui se succèdent dans notre conscience sont nécessaires ; ou bien notre volonté peut se déterminer elle-même, alors les différentes volitions qui se succèdent dans notre conscience sont contingentes (on aurait pu décider autrement).

Le problème est que l’hypothèse du libre arbitre viole de manière évidente le fameux principe de raison suffisante (nihil est sine ratione disait Leibniz). D’après ce principe, tout est déterminé par des raisons ; ces raisons sont contraignantes car elles impliquent des conséquences précises et nécessaires, donc inévitables. Si l’hypothèse du libre arbitre est vraie, il faudrait alors admettre que le principe de raison tolère des exceptions, puisque cela impliquerait que l’homme serait capable d’être indépendant de ce principe afin de pouvoir agir en dépassant les causes diverses qui le déterminent.

De ce fait, on peut poser le problème du libre arbitre de la manière suivante : notre volonté peut-elle se déterminer elle-même, indépendamment de toute raison suffisante donnée, c’est-à-dire indépendamment de tout motif extérieur à elle-même ?

§4. Examen critique des arguments les plus importants en faveur du libre arbitre

L’homme a tendance à penser qu’il n’est pas un être vivant comme les autres. Il imagine facilement qu’il n’est pas soumis aux mêmes lois que les autres êtres, qu’il est une exception ayant son propre mode de fonctionnement. Mais cette impression de supériorité n’est-elle que le fruit de l’orgueil humain ou est-elle vraiment fondée ? Il faut analyser les arguments des partisans du libre arbitre pour en juger.

A) Argument théologique. Les religieux monothéistes croient presque tous au libre arbitre pour comprendre l’existence du mal. En effet, Dieu, par définition est parfait ; s’il est parfait, c’est qu’il a tout à fait le pouvoir de faire un monde parfait, dans lequel le mal n’existerait pas. Comment alors expliquer l’existence de ce mal ? La réponse traditionnelle des chrétiens est la suivante : c’est parce que Dieu ne voulait pas créer un monde où la perfection et le Bien soient acquis immédiatement et sans effort ; il faut, au contraire, que les hommes méritent leur salut, non qu’ils l’obtiennent passivement. Dieu a laissé aux hommes, dès Adam et Eve, la possibilité de faire le choix du bien et du mal : ils peuvent choisir de respecter les commandements de Dieu et ainsi mériter leur félicité après la mort ou ils peuvent céder à la tentation du Mal et être châtié en enfer.

Critique : Le défaut de cet argument est évident : si l’on n’est pas religieux et que l’on ne croit pas au récit biblique, tout le raisonnement perd de sa validité.

B) Argument de l’évidence. Descartes a essayé de justifier la croyance au libre arbitre par un argument très simple : l’évidence intuitive de notre liberté. Nous sentons que nous sommes libres :

La liberté de notre volonté se connaît sans preuve, par la seule expérience que nous en avons. Au reste, il est si évident que nous avons une volonté libre, qui peut donner son consentement ou ne le pas donner, quand bon lui semble, que cela peut être compté pour une de nos plus communes notions. — Descartes, Principes de la philosophie

 

Critique : Nul besoin de beaucoup de réflexion pour se convaincre de l’invalidité de cet argument. Le sentiment d’évidence ne prouve rien. Notre conscience nous trompe si souvent que l’on ne peut se fier aussi aveuglément à elle. Ce n’est pas parce que j’ai l’impression d’être libre que je suis libre. Comme le disait sarcastiquement Leibniz : « Descartes a logé la vérité à l’hôtellerie de l’évidence, mais il a négligé de nous en donner l’adresse. »

C) Argument existentialiste. La conscience, en faisant de nous des « êtres pour-soi », nous donne la capacité de « néantiser » nos déterminations.

Etre, pour le pour-soi, c’est néantiser l’en-soi qu’il est. Dans ces conditions, la liberté ne saurait être rien d’autre que cette néantisation. Je suis condamné à exister pour toujours par-delà mon essence, par-delà les mobiles et les motifs de mon acte : je suis condamné à être libre. — Jean-Paul Sartre

Critique : Il n’y a pas véritablement d’argument solide dans les propos des existentialistes. Ils tendent à utiliser un jargon difficilement compréhensible mêlé à quelques formules aguichantes pour cacher leur absence de rigueur. On ne voit pas en quoi la conscience aurait la capacité de supprimer les déterminations qui nous affectent. Le jaloux qui a conscience de l’absurdité de sa jalousie ne peut pas « néantiser » comme par enchantement sa jalousie.

D) Argument moral. C’est l’argument le plus persuasif, le plus fréquemment utilisé, et qui empêche souvent les déterministes de triompher. Si les hommes ne choisissent pas librement leurs actions, il faudrait admettre que les notions de Bien et de Mal, de culpabilité et de mérite ne sont pas valides. Le pire criminel au monde ne mériterait pas notre haine puisqu’au fond, ses actes, aussi terribles soient-ils, ne devraient être considérés que comme les malencontreux résultats d’un ensemble de causes complexes. Or, la pensée de l’innocence des hommes est insupportable pour la plupart d’entre nous. L’homme ressent un inexpugnable besoin de juger son semblable ; la croyance à la liberté de la volonté est nécessaire pour légitimer le jugement moral ; donc le libre arbitre doit exister.

Critique : La faiblesse logique de cet argument saute aux yeux : ce n’est pas parce que j’ai besoin de quelque chose que cette chose existe pour autant ; ce n’est pas parce que je souhaite qu’une chose existe que cette chose existe. L’argument moral ne prouve donc rien ; il ne fait que donner l’illusion de la nécessité du libre arbitre.

§5. Réfutation du libre arbitre et affirmation du déterminisme

Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu’il n’y a point et qu’il ne peut y avoir d’êtres libres ; que nous ne sommes que ce qui convient à l’ordre général, à l’organisation, à l’éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement. On ne conçoit non plus qu’un être agisse sans motif, qu’un des bras d’une balance agisse sans l’action d’un poids, et le motif nous est toujours extérieur, étranger, attaché ou par une nature ou par une cause quelconque, qui n’est pas nous.

Ce qui nous trompe, c’est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l’habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. Nous avons tant loué, tant repris, nous l’avons été tant de fois, que c’est un préjugé bien vieux que celui de croire que nous et les autres voulons, agissons librement. Mais s’il n’y a point de liberté, il n’y a point d’action qui mérite la louange ou le blâme ; il n’y a ni vice ni vertu, rien dont il faille récompenser ou châtier. Qu’est-ce qui distingue donc les hommes ? La bienfaisance et la malfaisance. Le malfaisant est un homme qu’il faut détruire et non punir ; la bienfaisance est une bonne fortune, et non une vertu.

Mais quoique l’homme bien ou malfaisant ne soit pas libre, l’homme n’en est pas moins un être qu’on modifie ; c’est par cette raison qu’il faut détruire le malfaisant sur une place publique. De là les bons effets de l’exemple, des discours, de l’éducation, du plaisir, de la douleur, des grandeurs, de la misère, etc. ; de là une sorte de philosophie pleine de commisération, qui attache fortement aux bons, qui n’irrite non plus contre le méchant que contre un ouragan qui nous remplit les yeux de poussière.

Il n’y a qu’une sorte de causes, à proprement parler ; ce sont les causes physiques. Il n’y a qu’une sorte de nécessité ; c’est la même pour tous les êtres, quelque distinction qu’il nous plaise d’établir entre eux, ou qui y soit réellement. Voilà ce qui me réconcilie avec le genre humain ; c’est pour cette raison que je vous exhortais à la philanthropie. Adoptez ces principes si vous les trouvez bons, ou montrez-moi qu’ils sont mauvais. Si vous les adoptez, ils vous réconcilieront aussi avec les autres et avec vous-même : vous ne vous saurez ni bon ni mauvais gré d’être ce que vous êtes. Ne rien reprocher aux autres, ne se repentir de rien : voilà les premiers pas vers la sagesse. — Diderot

Pour des déterministes comme Diderot, Nietzsche ou Spinoza il faut être conséquent et assumer toutes les conséquences de la vérité du déterminisme : refuser de juger les hommes et admettre l’idée belle mais difficile à admettre que le monde tout entier est innocent, par-delà le Bien et le Mal. Attention, cela ne signifie pas qu’il faut arrêter de juger socialement les hommes : il s’agit ici de refuser la culpabilité ontologique des hommes tout en appliquant des lois qui garantissent la pérennité de l’ordre social.

§6. La liberté spinoziste : comprendre la nécessité

Alors que Spinoza est le penseur le plus célèbre du déterminisme, il est, paradoxalement, l’un des plus grands philosophes de la liberté. Cela est possible par la redéfinition de la liberté qu’il propose : « La liberté ne supprime pas, mais pose au contraire la nécessité de l’action. » En conséquence de cette définition, l’homme peut par la raison s’élever à davantage de liberté en connaissant davantage le monde et surtout la nature humaine. L’homme libre et heureux, c’est le sage qui connaît la nécessité des événements et qui ne se laisse pas abuser par le vain mirage du libre arbitre.

Qui donc travaille à gouverner ses affections et ses appétits par le seul amour de la Liberté, il s’efforcera autant qu’il peut de connaître les vertus et leurs causes et de se donner la plénitude d’épanouissement qui naît de leur connaissance vraie ; non du tout de considérer les vices des hommes, de rabaisser l’humanité et de s’épanouir d’une fausse apparence de liberté. — Spinoza

 

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