Penser n’est pas croire – Alain

Penser n’est pas croire. Peu de gens comprennent cela. Presque tous, et ceux-là mêmes qui semblent débarrassés de toute religion, cherchent dans les sciences quelque chose qu’ils puissent croire. Ils s’accrochent aux idées avec une espèce de fureur ; et, si quelqu’un veut les leur enlever, ils sont prêts à mordre. Ils disent qu’ils ont une “curiosité passionnée” ; et, au lieu de dire problème, ils disent énigme. Ils parlent de soulever le voile d’Isis, comme si c’était défendu, et comme s’ils devaient y trouver des jouissances miraculeuses. Aussi, dans les discussions, vous ne les voyez point sourire ; ils sont tendus comme des Titans soulevant la montagne.

Je me ferais une tout autre idée de l’Intelligence. Je la vois plus libre que cela, plus souriante aussi. Je la vois jeune ; l’intelligence c’est ce qui, dans un homme reste toujours jeune. Je la vois en mouvement, légère comme un papillon ; se posant sur les choses les plus frêles sans seulement les faire plier. Je la vois comme une main exercée et fine qui palpe l’objet, non comme une lourde main qui ne sait pas saisir sans déformer. Lorsque l’on croit, l’estomac s’en mêle et tout le corps est raidi ; le croyant est comme le lierre sur l’arbre. Penser, c’est tout à fait autre chose. On pourrait dire : penser, c’est inventer sans croire.

Imaginez un noble physicien, qui a observé longtemps les corps gazeux, les a chauffés, refroidis, comprimés, de milliers de projectiles très petits qui sont lancés vivement dans toutes les directions et viennent bombarder les parois du récipient. Là-dessus le voilà qui définit, qui calcule ; le voilà qui démonte et remonte son “gaz parfait”, comme un horloger ferait pour une montre. Eh bien, je ne crois pas du tout que cet homme ressemble à un chasseur qui guette une proie. Je le vois souriant, et jouant avec sa théorie ; je le vois travaillant sans fièvre et recevant les objections comme des amies ; tout prêt à changer ses définitions si l’expérience ne les vérifie pas, et cela très simplement, sans gestes de mélodrame. Si vous lui demandez : “Croyez-vous que les gaz soient ainsi ?” il répondra : “Je ne crois pas qu’ils soient ainsi ; je pense qu’ils sont ainsi.” Cette liberté d’esprit est presque toujours mal comprise, et passe pour scepticisme. L’esclave affranchi garde encore longtemps l’allure d’un esclave ; le souvenir de la chaîne fait qu’il traîne encore la jambe ; et, quoiqu’il ait envoyé Dieu à tous les diables, il ne sait pas encore réfléchir sans que le feu de l’enfer colore ses joues.

Alain, Propos du 15 janvier 1908

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