Schumpeter — Le mythe de la volonté générale

En premier lieu, il n’existe aucune entité consistant dans un bien commun uniquement déterminé sur lequel tous les hommes puissent tomber d’accord ou puissent être mis d’accord par la force convaincante d’arguments rationnels. L’absence d’une telle unité de vues ne tient pas primordialement au fait que certaines personnes peuvent désirer autre chose que le bien commun, mais au fait beaucoup plus fondamental que le bien commun doit nécessairement signifier des choses différentes pour des individus et groupes différents. Ce fait, dissimulé aux yeux de l’utilitariste par l’étroitesse de son champ de vision, petit canton taillé dans la forêt des évaluations humaines, suscite des querelles de principe qui ne peuvent être apaisées par aucun argument rationnel, car les valeurs finales — nos conceptions de ce que la vie et la société devraient être — ne sont pas circonscrites dans le cercle de la simple logique. Des compromis peuvent être jetés, dans certains cas, mais non pas dans d’autres entre les deux bords opposés. Entre les Américains qui disent : “Nous voulons que notre pays s’arme jusqu’aux dents, puis combattre dans le monde entier pour les causes que nous tenons pour justes” et les Américains qui disent “ Nous voulons que notre pays balaye devant sa porte, car c’est la seule façon pour lui de servir l’humanité”, il existe des différences irréductibles entre valeurs finales qu’un compromis pourrait seulement mutiler et dégrader.

En second lieu, même si un lieu commun suffisamment précis — tel que le maximum utilitariste de satisfaction économique — se révélait comme acceptable pour tous, il ne s’ensuivrait aucunement que des réponses également précises pourraient être données aux problèmes spécifiques à résoudre. Les divergences d’opinions en pareilles matières pourraient être suffisamment sérieuses pour entraîner la plupart des conséquences inhérentes à un désaccord fondamental sur les fins elles-mêmes. Par exemple, même après que chaque citoyen aurait été converti à l’utilitarisme, les problèmes centrés sur l’évaluation des satisfactions présentes par comparaison avec les satisfactions futures, ou même le choix entre capitalisme et socialisme resteraient toujours pendants. Même si la santé était souhaitée par tous, les citoyens continueraient à différer d’avis sur les mérites de la vaccination et de la vasectomie. Et ainsi de suite.

Les utilitaristes, pères de la doctrine démocratique, n’ont pas reconnu pleinement l’importance de ces pommes de discorde, pour la simple raison qu’aucun d’entre eux n’envisageait sérieusement une modification substantielle du cadre économique ou des habitudes de la société bourgeoise. Leur horizon ne dépassait guère celui d’un maître ferronnier du XVIIIe siècle.

Mais, en troisième lieu et en conséquence des deux propositions précédentes, la conception particulière, adoptée par les utilitaristes, de la volonté du peuple ou volonté générale s’évanouit en fumée. En effet, cette conception présuppose l’existence d’un bien commun, uniquement déterminé et discernable par tous. A la différence des romantiques, les utilitaristes n’avaient aucune prescience de cette entité semi-mystique douée d’une volonté propre, de cette âme du peuple dont l’école historique de jurisprudence a fait si grand état. Ils faisaient ingénument dériver leur volonté du peuple des volontés individuelles. Or, à moins qu’il n’existe un centre — le bien commun vers lequel gravitent, tout au moins à long terme, toutes les volontés individuelles —, ce type particulier de volonté générale naturelle ne saurait se réaliser. Le centre de gravité utilitariste, d’une part, unifie les volontés individuelles, tend à les fondre, sous l’influence de discussions rationnelles, en une volonté du peuple et, d’autre part, confère à cette dernière, en exclusivité, la dignité éthique proclamée par le credo démocratique classique. Ce credo ne consiste pas simplement à idolâtrer la volonté du peuple en tant que telle, mais il est fondé sur certaines hypothèses relatives à l’objet naturel, sanctionné par la raison utilitaire, de cette volonté. Or, aussitôt que la notion de bien commun se dérobe, la réalité et la dignité de ce type de volonté générale disparaissent du même coup. Et les deux piliers de la doctrine classique tombent inévitablement en poussière.

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